One of us || Wairua

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Mer 18 Juil 2018 - 19:52
J'étais en route pour l'université. Dernière possibilité pour m'inscrire là-bas : il faut dire que j'avais hésité jusqu'au dernier moment. Peur de ne pas être capable, de ne pas être assez douée, assez concentrée. Peur de ces pertes de conscience de moi-même, aussi. Qu'un jour, je ne reviennes plus à moi. Mais l'idée restait tentante. Je voulais garder le niveau. Et pouvoir présenter un double cursus serait crucial, quand je prétendrais à un emploi dans la recherche. Le master de Climato d'Edimbourg était bon. Mais pas assez pour que je surpasse nombre de bons chercheurs dans le monde. Et puis... les maths étaient mon premier amour. C'était pour moi logique d'y revenir, de les étudier plus avant pour résoudre ce phénomène qui m'avait doté d'une queue de poisson et de branchies...

Je m'étais souvent demandé si j'étais née prodige, ou si c'était une de ces tempêtes qui m'avait transformée. Personne n'avait pu me répondre, à l'orphelinat : ils n'avaient fait que m'accueillir quelques années. Je m'étais alors tournée, durant l'adolescence, vers le flic qui avait géré le dossier de mes parents biologiques. Il n'avait pas grand chose à me dire. Au moment de leur décès, il y avait bien trois ans que personne n'avait entendu parler d'eux. Sur mon acte de naissance, rien n'était déclaré. Simplement leurs noms et le mien. Et je n'avais presqu'aucuns souvenirs de cette époque.


*** Moi, j'en avais. Tout ce qui était à elle, ou l'avait été, m'appartenait à moi aussi. J'avais accès à des zones obscures de sa mémoire. Mais je doute qu'elle veuille se rappeler de ses premières années. Ses parents biologiques étaient des éco-incapables. Pleins de bonnes intentions, plein d'amour, mais irresponsables. J'avais moi-même vécu dans le dénuement, d'amour et d'eau fraîche. J'ai perdu trois enfants sur les cinq que j'ai portés. L'avancée technologique et médicale a parfois du bon.

Et puis... je n'avais aucun intéret à ce qu'elle se souvienne de l'Atchafalaya. De moi. Alors je gardais ces souvenirs pour moi, et moi seule.
***

L'université est un dédale de couloirs. Comme elles le sont sans doute toutes. Mais les couloirs vidés d'étudiants paraîtraient presque tristes. J'ai déposé mon dossier dans les mains d'un secrétaire souriant, et je m'en suis retournée. Seule dans les corridors, je commence à me demander si je ne me suis pas perdue. Une lumière au bout du couloir. Une salle éclairée, encore. Autant que je demande mon chemin.

*** Cette présence... impossible de me tromper. Je la reconnaîtrais entre mille. Pardonne-moi, Madeline... ***

Et soudain, je prends forme. Je me faufile dans cette enveloppe de chair menue, je renonce à mes sens éthérée contre le toucher et la parole. Et je rayonne, de cette aura de déesse que personne ne voit ni ne sent, sauf ceux qui la connaissent déjà...

Tranquille, je fais les quelques pas qui le séparent de la porte ouverte, et m'adosse au chambranle, les bras croisés.


- Toujours à gratter du papier, à ce que je vois.

Il ne se laissera pas tromper par le petit bout de femme qui se dresse face à lui. Nous n'avons fait qu'un autrefois.

- Bonjour, Anima. Il y avait longtemps.
Siren
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Jeu 26 Juil 2018 - 12:46
L’été avait l’avantage d’être plus calme à l’université, ce qui me laissait davantage loisir d’y travailler. Cnossos rechignait à envoyer ses sbires ici, à l’inverse de chez moi. C’était d’autant plus salvateur que nos relations s’étaient détériorées dernièrement. Et que la sorcière n’était pas à son dernier revers, après l’arrestation de son mari. Mais cela, je me retenais bien de le lui dire. Je me terrais dans mes travaux universitaires, ignorant volontairement les recherches pour le sérum avec Kassianov. De toute manière, ce dernier m’insupportait tellement que je ne pouvais garantir de le voir sans que cela se termine mal pour lui. Je restais donc dans ma tour d’ivoire, n’oubliant toutefois pas d’avoir une petite fenêtre pour observer ce qui se passait. Car assurément, cela allait être très intéressant.

Mon bureau à l’université était, aux dires de beaucoup d’étudiants et d’assistants crédules, une véritable « caverne d’Ali Baba ». Il s’y entassait des objets divers et variés, glanés au cours des siècles et de mes voyages. Le tout avait plutôt des allures d’un petit musée désordonné, où les vases grecques côtoyaient des outils de pêche polynésiens. Un véritable capharnaüm, où toute source d’information était bonne à prendre. Des livres emplissaient les étagères, des cartes les murs et des photographies des classeurs. Ma table était à l’image du reste de la pièce : bien remplie, laissait simplement un petit espace de travail. Espace où j’étais en train de corriger plusieurs travaux de Master en cours, certains plus intéressants que d’autres. Comme toujours.

Fut un temps où j’aurais été beaucoup plus enthousiaste, et un professeur passionné. Une personne passionnée, tout court. Aujourd’hui, il ne restait qu’une sorte de bureaucrate, corrigeant avec lassitude des copies. La recherche m’intéressait toujours, tout comme l’enseignement, mais cela ne parvenait pas à percer les nuages noirs au-dessus de ma tête depuis la mort de ma famille. La lassitude a laissé place à la curiosité. La morosité à l’optimisme sans faille qui m’animait autrefois.

Toutefois, tout absorbé à mon travail et à la situation avec Strega, je n’avais pas remarqué qu’un fantôme de mon passé se manifesterai à nouveau dans ma vie. Ce fut comme un picotement le long de ma colonne vertébrale, au début. Puis, une sensation lointaine mais connue. Ma tête se releva de mes copies au moment où une silhouette se profilait à travers la porte laissée ouverte pour aérer la pièce. Ce corps n’avait jamais connu la Déesse, mais mon âme ne se trompait pas. Et n’oublierai jamais cette présence si particulière, porteuse de souvenirs intarissables. Après un moment de flottement, à rattraper plusieurs décennies et siècles, mon visage se dérida pour afficher un léger sourire nostalgique, mais sincère.

"Bonjour Iemanja." Je détaillai un instant le visage qui me faisait face. Malgré le fait que je la voyais pour la première fois, il y avait un air de ressemblance. "Et toujours à choisir les mêmes hôtesses."

Je me levai, me frayant un passage à travers mes affaires pour aller à sa rencontre. Malgré nos antécédents, je gardais toutefois une légère distance entre nous, nouvelle. Héritée de ce corps à la dérive que j’habitais désormais. Et qui ne laissait personne l’approcher. Ou du moins, c’était ce qu’il tentait de faire. Je continuais toutefois à lui offrir un sourire un peu plus franc, teinté des moments passés ensemble. Plusieurs vies auparavant. Malgré l’apparente fragilité de son corps, son âme rayonne comme autrefois. Je ne pensais pas que c’était encore mon cas…

"Si tu es là, je suppose que ça ne se passe pas trop mal ? Le temps a été clément avec toi ?"

D’un geste, je l’invitais à s’asseoir sur l’un des fauteuils devant mon bureau, tandis que je faisais de même. Mes travaux pouvaient attendre. Nous avions certainement beaucoup à rattraper. Et peut-être à planifier. Car le retour de la Déesse dans ma vie et à Édimbourg, à ce moment, ne pouvait pas complètement être dû au hasard.
Wairua
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Mer 15 Aoû 2018 - 21:27
Mes yeux errent sur la pièce, les objets qui la composent. Anima était un accumulateur. Un sujet sur lequel nous étions en désaccord, à vrai dire. De mes précédentes vies, je ne conservais que mes souvenirs. Je n'avais de toute manière pas les moyens de transmettre des objets de corps en corps. Mes hôtesses étaient trop différentes, et lorsque je les quittais, j'étais immatérielle, incapable de prendre sur elle un souvenir. Je n'avais fait exception que pour ce pendentif gravé d'une vague, taillé dans l'un des fragments d'os d'Hypathie, que j'avais trouvé après son martyre. C'était Sveda qui l'avait actuellement en sa possession. Je lui avais promis mon aide, en échange de la sienne, à l'époque de Venise. Ce pendentif, n'était qu'un moyen pour elle de me contacter. Et un moyen pour moi de savoir qu'une partie de cette femme que j'avais aimé avec passion et dévotion, ne disparaîtrait jamais tout à fait.

Sur mon visage, il y a un sourire semblable au sien. Celui qui naît lorsque l'esprit flotte dans le passé, dans des souvenirs paisibles. Nous nous étions rencontrés à Alexandrie, lui et moi. Grâce à Hypathie, toujours elle. J'en avais été jalouse, au départ. Jusqu'à comprendre qu'il ne me la ravirait pas. Malgré ça, nous avions conservé une certaine rivalité, malgré une amitié sincère. Nous nous étions perdus de vue à sa mort. Il avait été l'un de ceux, venus me voir au port, alors qu'une vague immense dénudait la plage se dresser face à la ville qui m'avait volée, par jalousie, celle que j'aimais. Il avait voulu m'en dissuader. M'avait dit que la plupart des gens qui vivaient ici ne méritaient pas ma colère. Il avait raison, évidemment. Mais la vague s'abattit quand même, et je disparus avec le reflux des eaux. L'on retrouva le corps de mon hôtesse, Aria, et on l'ajouta au nombre des victimes. Et moi... je fuis.

Nos routes s'étaient recroisées, quelques fois. Le privilège des Immortels. Il est rares qu'ils ne se côtoient qu'une fois... Je ris, doucement.

- Que veux-tu, j'ai la nostalgie de celle que j'étais à ma naissance. Celle-ci, dis-je en montrant d'un geste de la main mon apparence actuelle, lui ressemble beaucoup. Plus chétive, cependant.

Mais il était difficile de faire plus chétif que Madeline. Elle n'aurait probablement jamais pu survivre dans des temps plus obscurs.

Je le regarde s'avancer vers moi, observant son nouveau corps avec un certain intérêt. Celui de la femme qui avait connu plusieurs de ses apparences. Mais j'observe aussi au-delà. Sa présence. Son âme. Elle semble... abîmée. Je le sens réticent. Non pas à ma présence, mais à franchir le dernier mètre qui nous sépare. Je l'y aide. J'avance d'un pas, de deux, et pose ma main sur sa joue, avant de l'attirer contre moi, avec douceur. L'étreinte d'un corps tangible, mais surtout d'une Déesse de compassion et d'amour... Même si je n'étais pas que ça. Je finis par reculer, cependant.

- J'ai observé la souffrance, vu la mort. Mais l'amour, aussi. Je continue de croire en eux.

Ma foi dans l'humain était inébranlable, malgré les nombreux exemple de leur capacité de destruction. Je plonge mon regard dans celui d'Anima.

- Puisque je suis toujours là pour leur bien, l'on peut dire que le temps a été clément pour moi, effectivement. Mais cela ne semble pas être ton cas.

Je ne m'embarrassais pas de tact. Je lisais au delà de son visage, et je voyais devant moi une personne très différente de l'homme, de la femme que j'avais connu, même si elle leur était toujours fondamentalement identique. Vivre des millénaires. Grand bonheur, ou grande malédiction. J'avais pour ma part la chance de vivre la plupart du temps au travers d'une autre. Et d'avoir vécu ce que je pouvais vivre de pire il y a près de 2000ans. Je n'étais pas guérie pour autant... mais avec les années, la douleur s'apaise. La vengeance aide, il faut avouer.

Je ne demanderais pas l'homme qui me faisait face de parler de sa vie. Nous étions deux personnes différentes, maintenant, et le moins que je pouvais faire, c'était de respecter un minimum sa vie privée, à défaut de son espace personnel, et m'assieds à son invitation. Les jambes croisées, les bras reposants sur les accoudoirs, ma posture est assurée, bien différente de celle, plus chiffonnée, qu'adopte Madeline habituellement. Mais avec Anima, je n'ai cure de maintenir les apparences. C'est moi qu'il voit, et pas mon hôtesse.

Je le regarde en silence, quelques secondes avant de demander:

- Sveda, toi, Nikolas... Les astres ou le destin préparent une drôle de farce, tu ne crois pas?

Nous étions quatre immortels, chacun liés par une part d'histoire. Le fait que nous nous retrouvions tous ici, maintenant, cela pouvait présager le pire comme le meilleur. Et si dans mon cas, cela n'avait rien d'un hasard, j'étais curieuse de savoir ce qu'il en était pour lui.

- Qu'est-ce qui t'as poussé à venir à Edimbourg?
Siren
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Dim 16 Sep 2018 - 16:03
Nous avions beau partager le point commun de survivre à nos enveloppes corporelles, Iemanja et moi n’en restions pas moins différents sur de nombreux aspects. Il suffisait de voir la manière dont elle observait mon bureau pour s’en rendre compte. Nous n’avions pas la même manière d’aborder la vie, et nos souvenirs du passé. J’étais un archiviste dans l’âme, m’accrochant à ces bouts de papier ou ces cailloux comme pour oublier un instant que rien n’était immuable. Pas même nous, d’une certaine manière. Le temps passait d’une autre manière, pour nous autres immortels. Et plus il avançait, plus il était difficile de vivre avec le poids de son passé. Mon esprit ressemblait un peu à cette pièce : un amas de vieilleries, de sentiments que je ne savais plus vraiment à quoi relier. Des fragments qui devenaient de plus en plus dur de situer. Mais qui faisaient partie de moi, malgré tout.

Il y avait aussi nos corps, évidemment. Mon interlocutrice choisissait les siens, les partageait, là où je ne faisais que renaître dans un nouvel hôte, généralement chez l’un de mes descendants. Son cas était peut-être le plus sain, vu le culte que ma présence et renaissance avait pu être dans ma famille, à certaines époques. Quoiqu’il en soit, je ne pouvais que m’amuser de voir le paterne suivi par ma vieille amie. Et qui ne changeait pas, malgré les siècles.

"Tu dois en garder des bons souvenirs." acquiesçai-je doucement, avant de prendre un ton un peu plus sérieux, celui que je gardais pour mes cours. "L’évolution. Plus besoin d’être adapté pour survivre à un environnement hostile. En général."

Il y avait encore des exceptions, bien sûr. Mais l’être humain avait survécu à la montée des arches, et s’y était parfaitement adapté. Preuve que l’humanité avait fait un sacré pas depuis ses débuts. Et depuis le moment où j’avais commencé à la côtoyer. Pour le meilleur, et pour le pire. Mon âme n’y était pas sortie indemne. Mais cela ne sembla pas effrayer Iemanja, qui réduisit à néant l’espace entre nous deux pour me serrer contre elle. Son étreinte avait une sensation particulière, nostalgique mais agréable. Rassurante. Je finis par la serrer contre moi à mon tour, un peu plus apaisé par cette présence familière.

"C’est vrai. C’est ce que j’admire chez toi, et tu as toujours été une source d’inspiration pour moi." Je posais une main sur sa tête pour la caresser doucement, un sourire plus léger sur mes lèvres. Avant de soutenir son regard et de pousser un soupir. "Ma vie actuelle n’a pas été des plus tendres. Et je me sens vieillir. Mon esprit supporte de moins en moins les années qui passent."

Ce n’était pas une nouveauté. Mon mental s’érodait doucement, comme la roche contre les vagues de l’océan. Lentement, mais surement. Et c’était quelque chose qui arrivait à de nombreux immortels, mais peu arrivaient à l’âge que j’avais atteint. Et les nombreuses et différentes vies n’aidaient pas à garder de la stabilité, quoiqu’elles fussent plus enrichissantes en même temps. Je m’asseyais à nouveau à mon bureau, fixant la silhouette étrangement connue de mon interlocutrice, bien que ce soit la première fois que je vois son corps. Mes lèvres s’étirèrent en un nouveau sourire, lorsqu’elle énonça tout haut ce que je pensais.

"Peut-être que ce n’est pas dû au hasard. Quelque chose doit arriver, et notre présence sur cette arche n’y est pas étrangère." Mon côté mystique, dû à mon accointance avec la clairvoyance. Pas quelque chose de concret, du moins à l’époque. "Mais il y a effectivement quelques connaissances dans le coin. Des opportunités de travail, aussi. Et la fille de mon corps actuel…"

Bien que ce soit une situation difficile, et que Lily-Rose n’en sache rien. Mais pour combien de temps encore cela allait durer ? Peut-être pas très longtemps. Les choses avançaient, et mon arrangement avec Cnossos s’amenuisait de jour en jour. Les pions bougeaient sur l’échiquier, et les prochains mois allaient être particulièrement intéressants. Mon regard se posa à nouveau dans celui d’Iemanja, plus alerte et attentif.

"Comptes-tu faire quelque chose contre Nikolas ?"

Son aversion pour la sorcière ne datait pas d’hier. Mais j’avais toujours considéré que cela n’était pas mes affaires. Est-ce que cela pouvait encore être le cas aujourd’hui ? Sans doute pas. Toutefois, la question restait purement factuelle, et certainement pas dans le jugement. Car la neutralité ne me réussissait pas vraiment, ces derniers temps. Il fallait l’admettre.
Wairua
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