Crazy=Genius || Saturn

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Jeu 22 Sep 2016 - 14:49



« The science of today is the technology of tomorrow. »
Edward Teller


Vu par quelqu’un de l’extérieur, mon bureau pouvait ressembler à un immense bazar. Ou à un ancien et étrange cabinet de curiosité. La vérité, c’était que chaque chose était à sa place, mais selon un classement qui m’était propre et dont la logique échappait au reste du commun des mortels. Il en avait toujours été ainsi : entre le système de rangement d’Alexandrie, celui des monastères, des bibliothèques et archives royales du monde entier ; j’avais finalement établi ma propre manière de faire, mélange d’un peu de tout. Mais qui était surtout le plus pratique à un esprit aussi rempli et à la mémoire parfois aléatoire que le mien.

Des piles de bouquins ou papiers en tous genres et dans toutes les langues formaient des tours de Babel plus ou moins stables dans toute la pièce, laissant seulement un mince et unique passage possible à travers ces immeubles miniatures de papiers. De même, chaque parcelle de mur était couverte par des étagères, des vitrines ou des présentoirs, majoritairement remplis au maximum de livres ou autres objets. A côté d’une série de plusieurs encyclopédies scientifiques ou d’index et dictionnaires, plusieurs exemplaires de crânes –humain ou non- étaient posés ici ou là. Et encore, ce n’était que le début d’une longue liste d’éléments insolites que j’avais amassés au cours de mes vies, de mes recherches et de mes voyages.

En vrac, on trouvait encore : différents parchemins de qualités et époques différentes, ainsi que autres papyrus et tablettes d’argile ou de bois. Différentes pièces d’époques lointaines étaient également disposées dans des tiroirs à moitié ouvert, n’ayant désormais plus aucune valeur que celle historique. Une armoire abritait elle divers objet et travaux mécaniques, de montres à des machines plus élaborées et sophistiquées. De nombreuses boîtes s’entassaient dans le coin le plus sombre de la pièce, et c’était volontaire, puisque ces vieilles archives supportaient mal le changement de température et la lumière. A l’inverse, sous l’une des fenêtres et éclairées par un mince rayon de soleil se trouvaient une jungle miniature faite de différentes plantes, ainsi qu’une petite serre où je faisais pousser différentes plantations.

Mon bureau en lui-même était un véritable chef-d’œuvre d’équilibre et d’emboîtement, avec différents livres, revues scientifiques et autres rapports qui se disputaient le peu de place disponible. Entre tout ça, j’avais malgré tout réussi dégager de l’espace pour un ordinateur, un carré qui servait de place de travail et sur lesquels trônaient malgré tout quelques vieilles tasses. La machine à café se trouvait elle-même dans une étagère, coincée entre une série de coquillages, différentes fioles de produits aux couleurs chatoyantes et au-dessus de laquelle se trouvait un violon accroché au mur.

Finalement, une petite table était dressée vers une fenêtre et contentait le matériel nécessaire à mes expériences de chimie : tubes à essai, becs Bunsen, ballons et Erlenmeyer côtoyaient différentes fioles et récipients contenant des liquides ou poudres consciencieusement étiquetés. C’était d’ailleurs là que je me trouvais, observant plusieurs réactions et fumées échappant de tubes jusque vers la fenêtre ouverte, un crayon à la main pour prendre des notes.

Certes, la chimie ou les autres sciences dures n’étaient pas vraiment ma spécialité actuelle, mais j’y avais toujours accordé un tout grand intérêt. Tout comme pour le domaine de la recherche de manière globale. Et lorsque je commençais une expérience, je me laissais facilement emporter, en oubliant tout le reste. Comme aujourd’hui, où j’avais pu tester et étudier la composition de différentes roches ramenées de la surface terrestre, au point d’en perdre toute notion du temps.

D’où ma perplexité, lorsqu’un visage inconnu apparut dans l’embrasure de ma porte. Relevant la tête, j’observais la nouvelle arrivante durant quelques silencieuses secondes et à travers les nuages qui s’échappaient de mon atelier. Je finis par me rappeler : rendez-vous professionnel, 15h00. Est-ce que six heures avaient réellement pu passer aussi rapidement ? Apparemment oui.

Je me débarrassais de ma blouse et de mon équipement, éteignant tout le matériel de la table tout en faisant un léger signe à la nouvelle venue.

"Je vous en prie, Miss Sullivan, prenez place." Je lui désignais une chaise miraculeusement libre faisant face à mon bureau, et terminai de tout régler avant d’aller prendre place à mon tour sur ma chaise. "Un café ? Quelque chose à boire ? Je dois avoir une tasse propre par ici."

Ce faisant, je commençais à sortir différents articles, livres et papiers sur lesquelles prendre des notes. Car les nouvelles arrivaient vite par ici, surtout dans le milieu universitaire, et c’était pourquoi j’avais invité cette jeune femme à mon bureau : pour discuter de divers sujets qui avaient mon attention actuellement.

"Vous vous acclimatez à Edimbourg ?" demandai-je par politesse, lui accordant quelques regards tout en continuant à sortir ma paperasse. Puis finalement, ayant tout sorti, je fixai mon attention pleinement sur elle. Neutre et sérieux comme à mon habitude, j’attaquais donc le cœur du sujet. "Mon message vous a déjà exposé la raison pour laquelle j’ai sollicité cet entretien : je suis en train de mener des recherches sur les maoris et peuples de Polynésie. Leur histoire, mais aussi leur acclimatation suite à Armageddon et leur vie actuelle. Puisque vous les avez fréquentés, m’a-t-on dit, j’aurais aimé savoir ce que vous pouvez me dire à ce sujet, dans le cadre de vos propres cherches." Je fis une pause, avant d’ajouter : "Des questions jusqu’ici ? N’hésitez pas à m’interrompre si c’est le cas."
Wairua
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Mar 27 Sep 2016 - 11:52
Les universités m'intimident. C'est idiot, je sais bien, mais c'est plus fort que moi. Il y a quelque chose dans ces hauts lieux du savoir qui ne peut que m'impressionner. C'est comme de me retrouver face à un véritable hub de connaissances, où elles sont découvertes, développées, partagées, archivées. Une véritable machine humaine capable de gérer un nombre incalculable de donnée. La meta connaissance, la sphère des idées que nous nous partageons tous. Peut-être que si ça me fascine autant, c'est bien parce que je n'y suis jamais allée. Mon éducation, je l'ai faite en interne à Mesa, avec toi Hailey. Nous avons toutes les deux été jugées inaptes à nous plonger dans le monde réel, ou peut-être que Mesa avait bien trop peur de nous perdre pour le permettre. Quoi qu'il en soit, si nous n'avons manqué de rien côté apprentissage, nous n'avons pas pu l'expérimenter comme la plupart des gens, et encore moins le partager. A chaque fois que je vais donner un cours ou une conférence à la Potential Home d’Édimbourg, j'envie tous ces jeunes qui ont la chance de bénéficier d'une telle structure. Et je me demande ce que je serais devenues si j'avais moi-même eu la chance de faire partie d'une structure pareille. Mais je réalise ensuite que je ne t'y aurais jamais rencontrées, alors ça ne vaut pas vraiment la peine d'y penser.

Aujourd'hui, c'est donc à l'université de l'Arche que je suis attendue, et non à la Potential Home. Je la connais aussi, mais je continue d'être impressionnée. Là aussi, on m'a demandé de donner telle ou telle conférence, au fil des ans. Généralement pour parler de mon travail, et présenter les portails, mais toujours d'une manière diffuse. Mesa tient à garder son monopole après tout, et j'ai souvent l'impression de plus faire partie d'un méga plan de communication qu'autre chose. Cecil m'assure que ce que je fais est important, et j'ai confiance en lui. De ceux qui ne font pas partie de l'équipe scientifique, c'est lui que je préfère. Il a toujours été gentil avec moi, et je sens qu'il fait de son mieux. Depuis que tu es partie, Hailey, il fait encore plus d'effort pour que je me sente à l'aise malgré tout. Je crois bien que tu lui manques beaucoup à lui aussi. A Carlos, à Ramon, au docteur Horst, à tout le monde. Mais pas autant qu'à moi. Sans toi, l'arche écossaise n'est plus vraiment la même, c'est comme la parcourir en compagnie d'un fantôme que je m'attends sans cesse à voir par-dessus mon épaule. Alors je me dis que d'un certaine manière, si j'y vais, tu la vois toi aussi. Cela rend les choses un peu plus faciles.

Pour faire sérieux dans un tel contexte, j'ai passé une de mes blouses blanches par-dessus une chemise à carreaux et une jupe noire ; j'aime bien mes blouses, je me sens à l'aise dedans, c'est mon élément après tout. Là, je porte Élisa, qui me met en confiance pour les entretiens. Une demi-douzaines de stylos et au moins autant de tournevis dépassent de mes poches, et j'ai relevé ma paire de lunettes sur mon front. Little Bob sous le bras -j'ai tendance à ne pas me séparer de lui ces temps-ci, j'ai l'impression que ça ne lui réussit pas- je chemine dans les couloirs de la révérée institution jusqu'à ma destination. Le bureau de l'homme qui m'a demandé, sur qui je ne sais pas grand chose, mais dont les publications m'ont plu. La porte étant ouverte, je risque un coup d’œil à l'intérieur, et ce que j'y vois me plaît aussitôt. Au premier abord, la pièce semble être la proie d'un terrible désordre, mais je réalise très vite qu'en réalité, il s'agit d'un chaos contrôlé fait sur mesure par son utilisateur. Je le sais, parce que je fonctionne de la même manière, personnalisant mon propre fouillis dans mon laboratoire, ce qui rend fou Carlos. Aussi, je me sens tout de suite à l'aise dans un tel environnement, et même honorée que d'y avoir été invitée. Quant à l'hôte de ces lieux, il me tourne le dos, plongé dans une expérience. Je décide de ne pas le déranger, rechignant à interrompre un tel travail ; je sais aussi ce que ça fait que de s'y perdre corps et âme. Alors j'attends, captivée, essayant de déterminer la nature de ses recherches. Après quelques instants, voilà qu'il se retourne et m'aperçoit, ce qui ne manque pas de le surprendre. Puis il se reprend, et m'invite à entrer.

« Hey dude ! » lançai-je en guise de franche salutation, toujours occupée à me tordre le cou de tous les côtés pour essayer d'apercevoir toutes les choses intéressantes que la pièce contenait. Je me laissai tomber sur ma chaise, serrant Little Bob contre moi. Je pouvais le sentir cliqueter et vibrer, presque ronronner, comme si ce nouvel environnement lui plaisait. Le boîtier cuivré étincelait, et les tubes et les câbles qui s'en échappaient semblaient presque se modifier à l’œil nu. Un jet de vapeur s'en échappa, auquel je ne prêtai guère d'attention, habituée.

« Je n'aime pas le café, je n'ai jamais compris comment un truc qui sentais aussi bon pouvait s'avérer aussi infect en bouche. Je devrais sérieusement étudier ce phénomène. Je fonctionne plutôt au thé. » Comme souvent, je parlais sans vraiment réfléchir, ma franchise brisant la plupart des filtres entre ce que je pensais et ma bouche, ce qui ne manquait pas d'horrifier Cecil. Puis, étant donné que ce monsieur m'offrait quelque chose à boire, je crus bon de lui retourner la politesse : « Vous voulez une banane ? Je crois que j'en ai encore une ou deux dans une poche. »

Dans le même temps, j'observais avec attention le professeur. Il y avait chez lui quelque chose de fascinant, d'ancien, et qui me rappelait l'équivalent d'un point d'équilibre humain toujours sur le point de basculer d'un côté ou de l'autre. Il dégageait la même folie ordonnée qui s'appliquait au bureau, et je ne pouvais le trouver que très intriguant.

« Je suis désolée d'avoir interrompue votre expérience. Vous aviez l'air en plein dedans. Qu'est-ce que vous étiez en train de rechercher ? » dis-je, sincère. « Oh, ce n'est pas la première fois que je passe par Édimbourg. Cette fois, Mesa m'y a envoyée pour l'exposition universelle, afin de présenter ses nouveaux portails, ce genre de chose. La communication, ce n'est pas ce qui me botte le plus, mais il paraît qu'il faut jouer le jeu. Et puis l’Écosse est un bon point d'où continuer mes autres recherches. »

Pour te trouver, Hailey, où que tu sois. Mon hôte m'exposait la raison de ma venue, dont j'avais déjà pris connaissance dans son message. Elles avaient piqué ma curiosité, d'où ma présence à l'université.

« Je ne suis vraiment pas une sommité en la matière. Ma spécialité concerne l'étude de l'énergie, et la plupart des domaines scientifiques en général. L'ethnologie, c'est pas vraiment mon rayon ; je...ne suis pas très douée avec les gens, en général. Pour les comprendre, pour leur parler. Mais j'ai passé quelque temps avec un groupe de maoris, oui. Dans une enclave à la surface, mise en place par Arkadia. Le but de mes recherches n'avait rien à voir avec Mesa, et les maoris ont eu la gentillesse de nous accueillir, mon installation et moi. C'était une expérience intéressante. Que voulez-vous savoir ? »
Saturn
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Ven 21 Oct 2016 - 19:05
Tout à ma concentration, je n’avais jusque-là pas pris soin d’examiner mon invitée plus en détails. De même, c’était plutôt ses travaux et sa situation qui m’avaient intéressé, et non le reste que je jugeais secondaire. Mon expérience mise de côté, je pus donc librement porter mon attention sur la dénommée Sullivan. Son jeune âge frappait plus sur son visage que sur le papier, et je devais avouer ne pas m’être attendu à un tel côté… excentrique ? Décalé ? De même, la manière dont elle m’interpella et sa façon de se tordre dans tous les sens pour observer la pièce me fit légèrement froncer un sourcil, avant que je ne retrouve mon habituelle expression neutre bien rapidement. J’en avais tellement vu, et des plus étranges, pour savoir que cela n’influait en rien les capacités qui m’intéressaient ici. Je ne m’attardais donc que quelques instants sur l’objet insolite qu’elle tenait sous le bras, avant de revenir à nos considérations premières.

Tout en continuant à farfouiller le chaos ordonné de mon bureau pour trouver une tasse, je répondis néanmoins :

"Le goût et l’odorat sont deux sens différents et qui ne sont pas toujours compatibles. Mais c’est également une question de préférence personnelle, et là, vous vous aventurez sur un terrain d’étude tout à fait différent et plus subjectif." Lassé de chercher, je finis par matérialiser une tasse dans ma main que je posais devant mon invitée, avant d’aller actionner la bouilloire et de sélectionner la boîte dans laquelle se trouvaient différents sachets de thé. Je la déposais devant la jeune femme, je la fixai avec une certaine consternation lorsqu’elle me retourna la proposition pour une banane, mais finis par hausser imperceptiblement des épaules. "Pourquoi pas. Un peu de potassium et d’énergie ne me ferait pas de mal."

Je l’observais ensuite avec plus d’attention, ce qu’elle faisait aussi, semblerait-il. Et visiblement, nous manifestions tous deux une curiosité polie l’un envers l’autre, sans doute à cause du côté étrange et inhabituel que nous dégagions mutuellement.

"Ce n’est rien, je vous avais donné rendez-vous et je me dois de tenir mes horaires. J’étudiais la composition d’une roche terrestre, pour en étudier l’évolution depuis Armagedon. Comme beaucoup d’autres, finalement." Je la laissais ensuite m’expliquer sa présence sur l’arche et ses propres travaux, finalement. Il était difficile de ne pas connaître Mesa et ses portails, surtout lorsque l’on travaillait dans le domaine scientifique et technologique. Mais, à l’instar de la Feuerbach, d’Arkadia ou de la Potential Home, j’observais ces organisation avec une distance somme toute scientifique, m’intéressant uniquement à leurs travaux lorsqu’ils permettaient de faire avancer les miens. "Je vois… Certes, la communication est une partie incontournable de notre métier, mais je vous rejoins quant au fait qu’elle n’est pas la plus… intéressante, dirons-nous."

Du moins, lorsque l’on devait travailler pour ces grandes corporations, ou que l’on était financé par des mécènes qu’il fallait mettre en avant. Il y avait toujours un côté publicité cachée auquel il fallait s’habituer, mais qui expliquait en grande partie pourquoi je travaillais individuellement, lorsque cela était toutefois possible. Je devais également reconnaître que nous étions toujours content d’être mis au courant d’autres études et résultats, aussi était-ce la moindre des choses que de faire connaître notre travail pour permettre à la communauté scientifique d’avancer. Et j’espérais que Sullivan avait d’autres projets sur lesquels travailler, plus personnels. Mais à en croire ce qu’elle sous-entendait, c’était sans doute le cas.

J’attaquais ensuite la raison de sa présence, et écoutais une nouvelle fois avec une concentration accrue sa réponse.

"Ce n’est pas l’approche ethnologique qui m’intéresse ici, mais la vôtre, tout aussi valable et plus originale. Chacun sa spécialité, et cela ne fait rien pour moi que vous ne soyez pas à l’aise avec les gens, cela arrive." la rassurai-je en allant chercher la bouilloire d’eau chaude, et la posai entre nous, attendant qu’elle se serve avant de faire de même avec un Oolong ramené d’un de mes voyages en Asie. "Pourriez-vous m’en dire plus sur cette cohabitation ? La façon dont ils se comportaient selon votre point de vue, surtout sur la surface de la terre ? Et puis, si cela est possible et nécessaire, me décrire votre expérience et la façon dont elle a été perçue par les maoris ?"

J’attrapais un stylo et de quoi prendre des notes, sans toutefois la quitter des yeux. Mon attitude, peut-être un peu distante, n’en restait pas moins professionnel et respectueuse. Après tout, j’avais affaire à une collègue, et je la considérais comme telle.
Wairua
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Sam 29 Oct 2016 - 11:51
« C'est peut-être différent, et c'est certainement pas pratique. Comment je peux savoir qu'il faut éviter que je me mette un truc dans la bouche alors qu'il sent si bon ? Je ne vous dis pas combien de fois ça s'est avéré être un problème. Vous avez déjà essayé de manger un de ses savons bios au miel, celui qui ressemble à un gâteau ? Et bien je ne vous le conseille pas, sérieux. D'ailleurs, ça va plus loin que l'odeur : pourquoi faire ressembler à un truc qui se mange quelque chose qu'il ne se mange pas. Il y a de quoi faire des erreurs, surtout quand on est du genre, euh...distrait ! Ouais, voilà, on va dire distrait. »

Je savais bien que mon discours pouvait souvent sembler confus, ou à tout le moins incongru. J'avais tendance à déstabiliser la plupart des mes interlocuteurs, surtout lors d'une première rencontre qui devenait alors déterminant. Soit on me considérait folle et on prenait alors l'habitude de m'éviter, soit on me prenait pour quelqu'un qui ne pouvait pas être aussi brillante que la réputation dont elle était affublée. Ni l'un ni l'autre ne dérangeaient qui j'étais : j'avais déjà bien assez à faire avec tout ce qui me passait par la tête pour ne pas en plus m'en faire parce que si se déroulait dans celles des autres. Jusqu'ici, mon hôte ne semblait pas faire cas de mon étrangeté, ce qui était plutôt agréable. Il me rappelait certains des chercheurs les plus...particuliers avec qui j'avais pu bosser à Mesa. Et, je devais l'avouer, il me faisait penser un peu à toi, Hailey : une autre âme perdue...

Je l'observais en train de fouiller son bric-à-brac, amusée ; c'était tout aussi le boxon dans mes espaces de travail, mais il s'agissait en réalité d'une organisation qui m'était propre. Hailey, tu disais souvent que rentrer dans mon bureau, c'était presque comme rentrer dans ma tête, et qu'il fallait bien me connaître pour s'en rendre compte. Tu me connaissais tellement bien que tu n'avais même pas besoin de me demander où se trouver les choses pour les trouver. Je me concentrai à nouveau sur l'instant présent quand Camille cessa de fouiller dans ses affaire pour conjurer une tasse de nulle part, qu'il déposa devant moi.

« Cool ! » avais-je lâché, enthousiasme. Je n'avais pu m'empêcher de battre brièvement des mains, dans un mouvement saccadé et sans grand sens du rythme, mais un tel tour se devait d'être applaudi ! J'aurais bien aimé être capable de faire la même chose avec les bananes, tiens ; voilà qui aurait été bien utile. Et en parlant de banane, je venais de réaliser qu'au fil de la conversation, j'avais commencé à peler celle que j'avais sortie pour Camille...et que j'avais distraitement commencé à la manger, comme c'était le cas avec les bananes.

« Che chuis décholée, dude, ch'est comme un réflexe... Tu veux le reste ? Che l'ai à peine touchée. »

Je lui tendis ce qu'il restait du fruit avec un grand sourire, au coin du quel était resté accroché un peu de banane. Sur mes genoux, Little Bob cliqueta plus fort d'un coup, avant de se mettre à vrombir par à-coup, de la fumée s'échappant d'orifices que je ne me rappelais même pas avoir mis en place. J'en étais arrivée à la conclusion que c'était sa manière à lui de s'amuser de la situation, pour autant qu'une machine puisse avoir un sens de l'humour.

« Super tour avec la tasse. Enfin, démonstration de pouvoir, je veux dire. C'est bien pratique en tout cas. Comment ça marche ? Vous matérialisez l'objet que vous chercher en lui-même, comme une sorte de...téléportation ? Ou vous le créez carrément ? Une illusion solide peut-être, créer un objet que l'on pourrait qualifier de réel de part sa durée serait une démonstration incroyable... Non, je pense qu'il s'agit d'une illusion, et je vois qu'elle trompe tous les sens. » Je donnai une pichenette sur le côté de la tasse, qui me renvoya un tintement plaisant. «  Incroyablement vrai. Je peux seulement dire qu'elle n'existe pas vraiment parce que je ne peux pas lui parler. C'est mon pouvoir : je peux entendre les choses, et comprendre comment elles marchent. Je prendrai volontiers celui-ci. Je vais parier sur le fait que mon odorat et mon goût s'entendront pour le coup, mais j'ai confiance. »

Je lui indiquai une sorte de thé, tout en continuant de réfléchir à ses pouvoirs. Je me demandais quelles pouvaient en être toutes les implications ; les dons de prodige me fascinaient. Je pense que ça aussi, c'est à toi que je le dois Hailey : toi dont les dons ont réussi à déchirer la fabrique même de notre réalité pour révéler...autre chose. Ce qui nous aura permis de l'étudier, de l'utiliser pour rediriger une partie de cette énergie : les portails ne sont qu'une des choses dont Mesa et le reste du monde allaient être capables.

« Vous avez déjà tenté d'étudier d'où venaient vos pouvoirs ? Enfin, nous savons qu'ils viennent des tempêtes, mais je parle de ce qui permet de donner consistant à vos illusions. Votre pouvoir est-il de les créer du début à la fin, ou vous permet-il de...conjurer une énergie pour leur donner corps ? C'est une chose à laquelle Mesa s'intéresse depuis sa découverte des portails ; on s'est rendus comptes que leur énergie venait...et bien, on ne sait toujours pas exactement d'où. On est sûr qu'elle peut influencer les pouvoirs de prodiges, souvent sans même qu'ils ne s'en rendent compte. Comme puiser à une source, quelque part. Peut-être même plusieurs pouvoirs de prodiges puisent dans cette même source depuis toujours, sans le savoir. »

Les implications nous étaient encore mal connues, même à Mesa Corporation. Tu en avais été la pionnière, Hailey, et celle qui comprenait le mieux .Sans toi...et bien, il ne nous reste qu'à craindre l'obscurité dans laquelle nous nous aventurons. Mais qui y a-t-il de mieux que d'avancer dans le noir à la recherche de la découverte ? Qui sait, peut-être que je te trouverai en chemin, mon amie ? Mais je prenais conscience que tout ceci n'était pas vraiment le but de ma visite, et que je n'avais pas envie d'ennuyer mon hôte en me montrant trop...et bien, moi. Cela avait tendance à mettre mal à l'aise la plupart des gens, mais j'avais le sentiment que ce Camille était bien plus difficile à réellement perturber.

« J'voulais pas vous embêter avec tout ça hein, c'est juste que ça m'intéresse. Mais vous m'avez fait venir pour parler des maoris, alors je vais vous dire ce que je peux. Ce n'est pas un peuple que je connaissais avant, et je me suis retrouvée parmi eux un peu par hasard. Ma quête est...disons que je suis à la recherche de ce que j'ai perdu, dans l'espoir...dans l'espoir de redevenir complète, de ne plus être seule. Je ne sais pas si ça a du sens, mais ça ne concerner pas les maoris, alors je ne vais pas vous embêter avec ça... » J'avais malgré moi affiché un sourire triste, mais je le fis disparaître de mon mieux, me disant que tu n'aurais pas voulu le voir sur mes lèvres, Hailey. Pas à cause de toi. « Mon périple à fini par m'emmener sur la petite île de Nauru, non loin de ce qui reste de la Nouvelle-Zélande, an Polynésie. Le terrain est petit, mais il n'a pas sombré. C'est redevenu une véritable terre vierge, malgré les conditions de vie aussi difficiles qu'ailleurs. Vents violents, risques de tempêtes maritimes, nuages d'éclairs et d'énergie, air vicié... Sans parler de certaines bestioles locales qui ont pris le temps de s'adapter, ou qui ont été modifiées par leur environnement. Bref, rien d'un paradis. Ce qui n'a pas empêché le groupe Arkadia – vous voyez lequel?- de s'y intéresser pour son programme de reconquête du globe. Ils s'occupent surtout d'analyser tout ce qu'ils peuvent à la surface, et de créer tout ce qui pourrait nous permettre d'y vivre, même temporairement : combinaisons, modules d'habitations temporaires... Car tout n'est que temporaire, pour le moment. Mesa s'y intéresse aussi, et c'est parce qu'elle est partenaire sur certains projets qu'Arkadia s'est occupé de ce coin. Même si cette dernière se méfie de Mesa, mais je dois vous dire que la politique inter-boîtes, ce n'est vraiment pas mon truc. Toujours est-il que quand mon équipe et moi avons e besoin d'un pied-à-terre scientifique sur l'île, Arkadia nous accueillis dans son complexe, et les aborigènes ont fait de même. En réalité, c'était à eux qu'il revenait vraiment d'accueillir qui que ce soit. Ils étaient de retour chez eux, après tout ; Arkadia, Mesa, mon équipe... Nous n'étions que des visiteurs. »

Je m'arrêtai le temps de mordre dans ma banane, puis de boire une gorgée de thé. Si mon séjour là-bas s'était révélé pauvre en récolte d'informations, j'en gardais malgré tout de bons souvenirs. Fouler la surface de la Terre était une expérience incroyable, quasi mystique, et ce malgré tous ses dangers. Tu aurais adoré ça, Hailey !

« Les maoris se sont montrés très accueillants. Ils travaillaient de concert avec Aradia pour tenter de reprendre le contrôle de leurs terres, petit à petit. L'un de leurs anciens m'a dit qu'ils attendaient depuis bien plus d'un siècle, avant la catastrophe, alors attendre encore n'allait pas les décourager maintenant. Il y a peu de chance pour que leur génération -ou même les suivantes- puissent se balader en Nouvelle-Zélande et sur les îles sans combinaisons, ou sans masques, et la vie y sera toujours rude et dangereuse, mais ils n'abandonnent pas pour autant. On leur a pris leurs terres trop souvent pour qu'ils l'abandonnent une fois de plus. Pour eux, malgré les conditions difficiles, c'est enfin un moyen de rentrer à la maison. Et de le faire selon leur termes. »
Saturn
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Dim 6 Nov 2016 - 17:59
Aussi farfelues que soit les questions de cette demoiselle, je devais reconnaître qu’elles n’étaient pas aussi stupides qu’on aurait pu le croire, à première vue. Elles impliquaient des règles de société que l’on appliquait désormais sans vraiment réfléchir. Et c’est toujours une attitude dangereuse à avoir que de ne jamais se remettre en question, surtout lorsque l’on vivait plus que d’ordinaire.

"Quand on connaît la composition d’un savon, on sait qu’il vaut mieux ne pas le mettre en bouche." répondis-je avec un léger haussement d’épaules. "Pour le reste, c’est une question de stimuli sensoriels et de marketing. Les gens préfèrent se laver avec quelque chose qui sente bon et qui est joliment présenté, ils pensent que ça améliora grandement leur vie. C’est aussi ce qu’essaient de leur faire croire les publicitaires. Je comprends donc que cela puisse être compliqué quand on est… distrait."

Combien de fois avais-je confondu de la crème chantilly avec de la crème à raser, lorsque j’étais pris en pleine recherche ou en pleine expérience ? Les emballages se ressemblaient parfois tellement. Cela dit, l’argent avait toujours été l’un des plus grands moteurs de ce monde, aussi je ne m’étonnais pas de la tournure de notre société. Ce qui en laissait toujours sur le bas-côté, évidemment. J’oubliais cependant les dérives des sociétés capitalistes et patriarcales pour me plonger dans la recherche d’une tasse pour ma visiteuse. Lassés, je finis par en matérialiser une, ce qui sembla grandement amuser la chercheuse.

J’arquais à nouveau mon sourcil lorsqu’elle m’applaudit, tant c’était devenu habituel pour moi. Mais je me rappelais que pour le commun des mortels, ce n’était généralement pas le cas. Après une brève analyse de la banane qu’elle me tendait, ainsi que du morceau manquant qui se trouvait désormais dans son grand sourire, je finis par la prendre. Bah, ce n’était que de la salive humaine. Mon interlocutrice ne semblait pas malade, et j’étais moi-même assez résistant aux différentes infections transmissibles par fluides corporels. Hors MST et virus plus graves, cela va sans dire. Mais la jeune femme ne semblait en tous cas pas être une droguée par voies veineuses, et je pense qu’elle m’aurait indiqué être porteuse d’une hépatite ou du SIDA. Et ça ne me semblait pas très poli de lui poser la question.

"Merci." la remerciai-je en avalant le reste du fruit. Je l’écoutais ensuite m’interroger sur mes pouvoirs, et sa juste déduction quant à la tasse. J’esquissais un petit sourire, intrigué parce qu’elle me racontait sur son propre don. "En effet, c’est une illusion. Je peux la faire disparaitre aussi rapidement que je l’ai créée. J’étudie ce phénomène depuis longtemps, et même si tout n’est pas encore clair, je soupçonne qu’il s’agit d’un don qui influence à la fois l’esprit humain, mais qui manipule également à la matière pour devenir tangible. Une sorte d’emprunt à l’univers pour créer l’objet souhaité, et qui lui est rendu une fois l’illusion terminée. Votre théorie est intéressante, et il s’agit donc peut-être de cette source que vous mentionner et à laquelle j’emprunte de la matière, en usant de manipulation mentale pour rendre mon illusion plus convaincante. Enfin, sauf pour vous, visiblement."

Difficile d’en savoir plus à l’heure actuelle, mais ce que Mesa étudiait me semblait être une piste intéressante. Peut-être que dans quelques années, ou dans ma prochaine vie, j’aurais l’occasion d’approfondir cette piste. Pour l’heure, j’avais d’autres projets plus accaparants et surtout plus accessibles. Comme le cas de mademoiselle Sullivan ici présente. Je l’observais un peu plus attentivement, puis l’étrange objet qu’elle tenait. Je lui servis le thé demandé, puis l’interrogeais :

"Ainsi, vous pouvez comprendre les objets ? Cela doit être intéressant, et utile. Que dit celui que vous avez sur les genoux ? J’ose m’avancer en disant que c’est vous qui l’avez sans doute construit ?"

Les inventeurs n’avaient que leur imagination comme limite, l’adage était toujours aussi vrai. Je rassurais ensuite d’un léger signe de la main mon interlocutrice lorsqu’elle s’excusa de ses questions. Si elle savait à quel point certains de mes collègues pouvaient être agaçants, elle se considérerait beaucoup plus positivement.

Je l’écoutais ensuite avec attention me raconter son expérience avec les maoris lors de ses travaux vers ce qu’avait été l’Océanie. Mon stylo grattait frénétiquement la feuille, alors que je prenais notes de ses paroles avec une rapidité due à l’habitude.

"Vous ne m’embêtez pas, au contraire." répondis sans toutefois quitter des yeux ma feuille. "Vous avez perdu quelque chose ? Là-bas ?"

Ce n’était peut-être pas un élément intéressant pour ma recherche, mais cela m’intrigua néanmoins un peu. Cependant, si elle ne souhaitait pas en parler, cela ne faisait rien. Continuant à écrire, je me remémorais l’endroit qu’elle décrivait, notamment lorsque je vivais encore en Nouvelle-Zélande, mais aussi lors de voyage pré-Armageddon. Mais tout ce qu’elle me racontait m’intéressait au plus haut point, et pour deux raisons : premièrement, les maoris et leur volonté de recouvrer leurs terres. Deuxièmement, l’évolution de la terre ferme, et de ses possibilités de réhabilitation. Je ne pensais pas, à l’instar de quelques collègues illuminés, que nous pourrons rapidement retourner vivre à la surface. Le monde s’était trop transformé pour que l’on puisse espérer connaître à nouveau une vie comme avant la grande tempête.

Je hochais cependant la tête lorsqu’elle me demanda si je connaissais Arkadia, et il me semblait évident que j’aurai à les contacter prochainement, puisque visiblement nos recherches portaient sur des sujets similaires. Terminant de prendre note, je relevais finalement le regard pour fixer à nouveau mon interlocutrice.

"Il est vrai que l’arrivée les occidentaux n’a pas toujours été en leur faveur, et cela ne m’étonne pas qu’ils essaient de retrouver leurs terres, par tous les moyens. C’est compréhensible. Et c’est d’ailleurs un des aspects que j’étudie depuis plusieurs années : la colonisation et la cohabitation avec les autres peuples." J’esquissai un léger sourire. "Dans tous les cas, merci pour votre précieux témoignage, mademoiselle Sullivan. Il me sera très utile, je peux vous l’assurer. Je n’ai plus l’occasion de me rendre moi-même sur place, aussi toute expérience que personne s’y étant rendue, surtout des scientifiques, est bonne à prendre."
Wairua
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Ven 11 Nov 2016 - 12:13
J'avais tendance à décontenancer les gens, je le savais. La plupart d'entre eux s'attendaient à ce que le moindre échange s'accompagne d'un certains nombre de conventions attendues, mais je les oubliais facilement, n'y ayant jamais accordé un grand intérêt. Ce qui ne manquait pas désespérer Cecil, qui faisait de son mieux pour améliorer mes compétences en communication lorsque c'était nécessaire. Le pauvre, je ne lui rendais pas la vie facile, mais je ne pouvais m'empêcher de m'en amuser. Gérer les relations publiques de Mesa ne devait pas être de tout repos, mais il s'en sortait néanmoins avec les honneurs malgré tout ce que mon équipe scientifique pouvait lui faire subir. Au moins, il avait Carlos pour le soutenir, et mes deux amis formaient un couple solide. Mais il n'y avait que toi qui me comprenais, Hailey. Et tu n'étais plus là.

« Ah je suis bien d'accord, il faudrait être idiot pour mordre dans un savon en sachant ce qu'il y a dedans. Ou alors...je ne sais pas, juste curieuse ? Après tout, y a des découvertes importantes qui ont été faites par hasard. Et puis comment est-ce que je suis censée savoir que ce truc sur la table, c'était un pain de savon organique de luxe et pas un tranche de gâteau ? Ça sentait la cerise, bon sang ! Comment on peut se faire trahir par une odeur de cerise ? »

Et puis, il fallait bien avouer que ce n'était pas si mauvais que ça. En tout cas à la première bouchée, quand mon cerveau était encore en mode gâteau. Après, c'est vrai que ça commençait à devenir étrange, mais je n'allais pas m'arrêter en si bon chemin. Un savon avec des marques de dents, ça n'aurait pas été sérieux : qui aurait accepté de se laver avec, franchement ? Cecil m'avait fait un peu la tête, mais il ne boude jamais très longtemps, d'autant que Carlos avait fait une de ses fameuses tartes à la cerise ensuite. Et au moins, ses tartes ne ressemblaient pas à du savon.

« Qu'est-ce qui serait le pire : manger un savon à la cerise, ou se laver avec une tarte ? » demandais-je à voix haute, tandis que mes méninges s'activent pour trouver la meilleure réponse possible. Voilà qui demanderait une expérience pratique, histoire de récolter quelques données empiriques ; que ne ferait-on pas pour la science ? « Vous êtes du genre distrait, vous aussi ? A ne plus savoir faire la différence entre une illusion et le réel ? Avec un pouvoir comme le vôtre, ce ne doit pas toujours être évident... Quoi que si l'illusion vient de quelque part, c'est qu'elle n'est pas forcément si irréelle que ça. Qu'elle a une raison d'être. Il y aurait bien des choses que j'aurais envie de voir, même quand je ne le peux pas. »

Quelqu'un, aussi. Que ne donnerais-je pas pour te revoir ne serait-ce qu'une fois, Hailey ? Une illusion, pour me rappeler ton sourire, ton courage. Pour me faire croire que où que tu sois, tu vas bien. Mais je n'ai que ma mémoire, les photos, les vidéos, te enregistrements audios, tes notes. Et les souvenirs des autres, quand nous parlons de toi. Parfois, j'oublie presque que tu es partie.

« Les pouvoirs d'illusions sont multiples, mais rares sont ceux comme le vôtre, qui leur donne matière. Après tout, elle doit bien venir de quelque part, et c'est ce quelque part qui intéresse Mesa. Et qui m'intéresse aussi, parce que j'espère y trouver ce que je cherche. Si un jour vous avez envie de creuser la question, n'hésitez pas. Je serais ravie de travailler avec vous, ou du moins de comparer les notes. »

Je devais avouer que cet homme étrange m'apparaissait plutôt sympathique. Il n'était pas offusqué par les bananes, ce qui était un bon point. Il écoutait sans juger, et il posait à son tour des questions pertinentes ; je sentais chez lui une soif de savoir, une volonté de comprendre comment fonctionnaient les choses. Et ses pouvoirs, la manière dont il les utilisait, voilà qui ne manquait pas de piqueur encore plus mon intérêt.

« Les objets ont beaucoup à dire, quand on prend la peine de les écouter. Chez moi, ça vient naturellement. Ils ne parlent pas vraiment, bien sûr, ce sont plutôt...des impressions, ou du moins, c'est comme cela que mon esprit traduit ce que je ressens pour me permettre de le comprendre en des termes que je suis capable d'appréhender. Mais je ne suis pas toujours capable de l'expliquer, c'est...une sorte de feeling. Souvent, je me laisse guider, par instinct plus que par savoir. Comme avec Little Bob ici présent. » Je donnai une pichenette affectueuse sur un de ses rouages, et la machine se mit à ronronner comme un chat heureux, laissant échapper un bref jet de vapeur que j'avais appris à associer à une manifestation de contentement. « Le truc, c'est que je ne sais pas encore ce qu'il a à me dire. Je suis sans cesse en train de le travailler, de le modifier, de le bricoler, comme si j'allais me rapprocher de la solution. Et ce n'est qu'une partie du projet : Big Bob prend presque une pièce entière, et il s'étend de plus en plus. Vous devriez voir le coin avec le macramé... Et il refuse de fonctionner quand j'enlève l'ours en peluche. Little Bob est...une extension, comme si j'avais besoin de toujours en avoir une partie avec moi. »

Ce projet, sur lequel je travaillais pendant mon temps libre et qui n'avait rien à voir avec Mesa, était sans doute le plus farfelu de tous ceux que j'avais pu avoir. Même pour moi, qui le considérait à la fois comme un moyen de me relaxer et d'en apprendre plus sur le monde. L'engin devenait petit à petit une véritable extension de mon être...et je commençais à me demander si cela n'allait pas un jour devenir le contraire. Qui était l'interface, au fond ? Et puis, j'espérais surtout que ça allait aider à te retrouver, Hailey. D'une manière ou d'une autre. Et à ce sujet, la question suivante de mon interlocuteur ne manqua de m'attrister, comme à chaque fois que je me confrontais à ta disparition. Mais le nier n'allait pas m'aider à m'avancer.

« Quelqu'un, plutôt. J'ai perdu...quelqu'un. Ma meilleure amie, la seule personne qui me comprenait vraiment... Le docteur Hailey Daniels, à l'origine des portails ; vous avez peut-être entendu parler d'elle. Elle a disparu pendant l'incident en Corée du Nord. Elle s'est...sacrifiée pour limiter les dégâts. Mesa dit qu'elle est morte, le monde dit qu'elle est morte. Mais...je ne peux pas le croire. Je refuse. Alors je la cherche. Je la cherche à travers les portails, je la cherche partout où le monde à une chance d'être connecté à cette énergie, à cet ailleurs. Il y a des endroits qui y sont plus sensibles...et c'est ce qui m'a amenée en Nouvelle-Zélande. Pour y prendre des relevés. Pour espérer. Mais elle n'était pas là. Elle était une partie de moi, et je l'ai perdue... Je donnerais n'importe quoi pour réussir à la revoir. Et je n'abandonnerai pas. »

Même s'ils ne le disaient pas tout haut, mes proches et mes collègues pensaient que je me faisais des illusions. Je n'étais pas folle, je m'en rendais bien compte. Mais je savais qu'il devait y avoir quelque chose d'autre, que cela ne pouvait pas se terminer comme ça. J'en avais besoin, sinon à quoi bon continuer ? Je décidai de retrouver le sourire, chassant mon air triste, refusant de me laisser abattre une fois de plus. Pour toi, Hailey.

« Pour en revenir aux aborigènes, ils font de leur mieux. Vivre à la surface de manière permanente ne sera sans doute pas possible avant longtemps, et jamais de la même manière que par le passé. Cela représentera toujours un défi, une vie difficile, dangereuse même. Mais pour eux...et bien, je crois que c'était déjà le cas avant. Et au moins, ils seront chez eux. Eux aussi, ils cherchent à retrouver ce qu'ils ont perdu. Ils ne sont pas amers pour autant, du moins pas ceux qui m'ont accueillis. Leur sérénité est captivante, ainsi que leur spiritualité. Il y a chez eux quelque chose qui m'a apaisée. Une simplicité perdue par beaucoup, mais qui n'en est pas moins pertinente...et pas moins complexe, quelque part. Vous semblez connaître le sujet... Vous y êtes déjà allé ? »
Saturn
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Jeu 24 Nov 2016 - 12:14
Je ne m’étais certes pas attendu à discourir sur les savons, mais après tout, pourquoi pas ? Chaque sujet était potentiellement intéressant, et il y en avait tellement qu’on pouvait bien consacrer un peu de temps à chacun. C’était d’ailleurs l’un de mes buts dans la vie, découvrir et apprendre le plus de choses possibles sur notre monde. Et si mes recherches se tournaient actuellement vers des thématiques plus sérieuses, dans d’autres vies, je n’aurais pas hésité à rejoindre mon interlocutrice dans ses questionnements originaux. Comme elle le disait bien, des découvertes importantes ont été faites par hasard, parce qu’une personne un jour s’est posée une question à laquelle personne ne s’était intéressé jusque-là. Pourquoi s’embêter à manger avec des services, alors qu’ailleurs, des baguettes ou même les mains suffisaient largement ? Jusqu’à quel poids pouvait soulever une chevelure humaine ? Quelle était la vitesse à laquelle poussaient les ongles selon les régimes alimentaires ?

Toutes ces questions fondamentales, qui avaient trouvé des réponses ou non, et qui continuaient d’une certaine manière à diriger ma vie. Heureusement qu’elles étaient encore là. Autrement, je n’avais plus rien. Toutefois, je parus plutôt sceptique quant à sa proposition de faire de grandes découvertes en mangeant du savon.

"Hum, je ne sais pas. Ingérer de la glycérine n’est en général pas conseillé pour l’être humain. Mais sait-on jamais, si vous n’avez pas peur du risque, ou du goût peu agréable." Je haussai les épaules. "Certains organismes sécrètent des odeurs ou des phéromones séduisants pour attirer leurs proies jusqu’à eux. Peut-être que les savons sont votre prédateur naturel. Du coup, je vous conseillerai plutôt de vous laver avec une tarte. Je crois par ailleurs que c’est une pratique sexuelle qui attirent un certain nombre de personnes, d’associer plaisirs corporels et nourriture. Si c’est votre truc, comme on dit."

J’avais énoncé cela sur un ton parfaitement égal, et dans les faits, c’était effectivement un commentaire tout à fait neutre, voire scientifique. J’avais après tout vu des choses tellement plus étranges et répréhensibles que de se rouler dans la crème avant l’accouplement. Et puis, pour être parfaitement sincère, ce genre de choses ne m’intéressait pas personnellement. Ou plus, en tous cas.

Mais, pour en revenir à des sujets plus immédiats :

"En effet. Souvent lorsque je suis trop pris dans mes recherches. Ou parfois, comme vous dites, à confondre réalité et illusion. Même si c’est dans ce cas plus dramatique." Je marquais une pause, réfléchissant quelques instants. "C’est un jeu dangereux que de commencer à prendre ce qui n’existe pas ou plus pour la réalité. Aussi tangibles et élaborée que soient mes illusions, elles sont éphémères. Et il est parfois difficile de s’en sortir, une fois qu’on y est entré. C’est à double tranchant."

L’exemple de ma femme et de mes filles en était la parfaite illustration. D’un côté, leur présence me rassurait, mais d’un autre, elle me rappelait que je les avais perdues à jamais. Plus d’une fois, j’étais à la limite de franchir une ligne rouge, et de céder à la tentation de vivre dans un passé qui n’existait plus.

"Pourquoi pas ?" répondis-je lorsqu’elle évoqua la possibilité de travailler sur l’origine de mon don. "Cela pourrait être intéressant d’avoir un nouveau point de vue et une vision telle que la vôtre."

En effet, Sullivan m’intriguait passablement. Non à cause de son excentricité, mais… simplement sa personne en entier. Son dons et ses travaux semblaient être intéressants, et il s’agissait respectivement de pouvoirs et de recherches que j’avais peu l’habitude de croiser. Ce qui était assez rare, lorsqu’on avait vécu plusieurs millénaires. Et puis, j’avais l’impression qu’on lui donnait rarement l’occasion de discuter aussi sérieusement, ce qui ne m’étonnait finalement pas tant que ça. Moi-même, j’avais dû vivre cela un nombre incalculable de fois.

"Je vois, ça doit être intéressant lorsqu’il s’agit d’avoir un ressenti différent de celui des humains. Cela doit vous donner accès à des informations originales et inédites. Un autre point de vue." J’observais ensuite ledit Little Bob sur les genoux de mon interlocutrice, avec une lueur intéressée et passionnée dans le regard. "Le travail d’une vie, en somme. Toujours en construction, et sans but précis jusqu’à ce qu’on le découvre. Même si, finalement, nous n’avons pas toujours besoin de buts pour travailler. Je serais curieux de voir la version Big un jour, si cela ne vous dérange pas ?"

C’était fascinant, je devais l’admettre. Un peu comme une vie qui se créait et se développait au fur et à mesure. C’était semblable à un livre, mais… en version machine. Fascinant, oui vraiment.

Elle m’apprit ensuite que ce qu’elle cherchait, c’était sa meilleure amie disparue. Et je vis à son expression chagrinée que c’était quelque chose qui la marquait manifestement beaucoup. C’était souvent comme ça chez l’être humain, la perte d’un proche ou de quelque chose en lui le déterminait en grande partie. Je ne faisais pas exception à la règle, et cela ne manquait pas d’arriver, à chaque vie. Le problème dans mon cas, c’était que ces pertes s’accumulaient, ce qui ne rendait pas la tâche plus facile, généralement.

"Je suis désolé de l’apprendre." répondis-je, sincère. Après un léger silence, je pris une légère inspiration et continuai : "Il est… difficile d’accepter la perte d’un être cher, et, sans preuve concrète de sa mort, on ne peut pas vous blâmer de la chercher encore. C’est après tout encore un peu d’espoir que vous avez, et qui peut vous servir d’énergie pour continuer. Cependant… si je peux me permettre de vous donner un conseil, c’est de ne pas vous laisser engloutir par votre recherche. D’expérience, je sais que ça n’importe rien de bon. Et généralement, la personne disparue ne cautionnerait pas que l’on se tue à petit feu pour elle. Gardez-vous un peu de temps pour vous aussi."

C’était un peu l’hôpital qui se fichait de la charité, mais je ne souhaitais sincèrement à personne de se retrouver dans ma situation. A chercher des fantômes, et à vivre dans leur souvenir. Quitte à survivre plutôt que vivre, et à ignorer les vivants pour rester avec les morts ou les disparus. Même si, dans mon cas, il n’y avait tout simplement plus d’espoir. Ma femme et ma fille étaient mortes pour de bon, je ne pouvais pas nier l’évidence. Mais raison de plus pour mettre en garde mon interlocutrice.

Heureusement, la conversation continua sur un sujet moins douloureux. Continuant à prendre quelques notes, j’acquiesçai doucement aux paroles de Sullivan.

"C’est un peuple fascinant et attachant. Même si leur quête semble désespérée, je la comprends et je leur souhaite qu’elle puisse se réaliser un jour. Et je connais le sujet, car j’ai vécu un certain nombre d’années là-bas. J’ai travaillé comme chercheur à l’université d’Otago, et c’était l’une de mes recherches principales. Mais désormais, je n’ai plus l’occasion d’y aller, alors, des témoignages comme le vôtre sont d’autant plus précieux et importants à mes yeux."
Wairua
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Lun 5 Déc 2016 - 11:07
La soif d'apprendre, voilà qui avait toujours été un des moteurs de Summer Sullivan. Du moins, depuis que Hailey l'avait rencontrée, ce qui revenait à dire depuis toujours : avant, il n'y avait rien, pour autant que l'intéressée puisse s'en rappeler. La toute première partie de son enfance, avant son amie, n'existait tout simplement pas. Non seulement il n'y en avait aucune trace administrative nulle part, mais Summer elle-même n'en avait pas de réel souvenir. Ni même des diffus, pas la moindre impression, la moindre sensation. Elle avait à peine conscience d'avoir vaguement existé avant que cette petite fille vienne à elle dans cette chambre d'analyse, au complexe de NéoSéoul. A partir de ce jour, elle avait vraiment été Summer Sullivan, et elle avait su qu'elle voulait apprendre. Tout apprendre. Pourquoi le savon avait été inventé, comment il avait été inventé. Pourquoi on utilisait le savon ainsi. Pourquoi on ne pouvait pas manger le savon. Pourquoi on lui donnait malgré tout parfois des airs aussi appétissants. Pourquoi le savon. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. Le comment devenait presque secondaire, un moyen d'accéder au pourquoi, qui lui était quelque part indissociable. Et si la disparition de son amie était devenue son nouveau moteur, elle gardait malgré tout sa curiosité, qui l'accompagnait en chemin comme une vieille amie.

« Parfois, je trouve rassurant de ne pas savoir. Car que devient-on le jour où l'on sait tout ? »

Pour le reste, elle ne s'était encore jamais lavée avec une tarte. Mais elle était prête à faire beaucoup de choses pour la science, après tout. Pourquoi pas ? Beaucoup de choses commençaient par un pourquoi pas, et certaines se révélaient parfois d'une grande importance. Ou pas, mais ce n'était pas la question. Pas celle qui compte, du moins.

« Je ne sais pas quel est mon truc, mais j'espère quand même qu'il ne concerne pas les tartes. J'aurais peur de les gâcher, et on ne gâche pas une bonne tarte. Et non, cela ne concerne pas non plus les bananes. »

Le « truc » n'avait jamais revêtu une grande importance pour Summer, qui le trouvait bien trop compliqué pour des raisons qui lui échappaient. Et puis elle avait toujours eu autre chose à faire, autre chose à penser. Elle avait toujours préféré stimuler son esprit que son corps, et ses relations avec autrui s'étaient révélées platoniques. Elle préférait vraiment les tartes, ou les bananes.

« Il est facile de se perdre dans une illusion. » finis-je par dire, pensive. Ne venais-je pas, après tout, de narrer ma vie à la troisième personne, à la manière d'un narrateur ? Comme souvent pour ce qui concernait mon mystérieux passé. Il m'arrivait de trouver plus aisé d'affronter ainsi la réalité. Une réalité sans toi, Hailey, ne peut de toute façon pas être une réalité. Juste une...histoire, dont je suis bien décidé à connaître la fin, pour recommencer à vivre. « Et ce même lorsque nous n'avons pas le pouvoir d'en produire. On peut se perdre dans une idée, un concept, un désir, un souhait... Ceux qui naissent du désespoir, qui nous font considérer la vie que nous menons comme impossible, et incomplète. Un piège séduisant, et dangereux. »

Je n'avais pas pour habitude de me montrer aussi profonde sur la question, mais quelque chose chez cet homme m'encourageait à l'être sur le sujet. J'avais l'impression que nous nous comprenions, quelque part. Deux scientifiques à la recherche de quelque chose qu'ils avaient perdu, et qui avaient passé leur vie à chercher des réponses avant de voir cette dernière s'effondrer d'un coup.

« Je ne sais pas ce que ma vision apportera, mais...un autre point de vue ne fait jamais de mal. Mes amis me le rappellent souvent, quand j'ai trop tendance à m'enfermer dans le mien. A me perdre dans ma quête au point d'oublier tout le reste. Vos pouvoirs...peut-être font-ils partie de la clef que je recherche, ou peut-être n'est-ce qu'une nouvelle illusion, pour moi. Ou peut-être que leur étude pourra apporter beaucoup. Plus qu'on ne pourrait le croire. »

Quant à Little Bob, c'était un sujet dont j'appréciais toujours la conversation. C'était mon projet le plus personnel, une partie de moi, le seul enfant que je m'imaginais jamais avoir. Et il n'était pas lié à toi, Hailey, du moins pas d'une manière que je comprenais. C'était mon refuge, mon sanctuaire. Il n'avait pas besoin de but, ou d'explication. Juste d'exister. Et je lui en étais infiniment reconnaissant. C'était une machine, mais une machine pouvait être bien plus qu'une machine. Elles avaient quelque chose à dire, et je pouvais l'entendre. Cela suffisait à me faire comprendre qu'elles étaient bien plus que de simples objets.

« Et on ne connaît pas la vie tant qu'on n'a pas eu le point de vue d'un tournevis. Le mien s'appelle Elvis. » m'amusai-je. « Si Little Bob -et son grand frère- ont un but, je ne suis pas pressée de le découvrir. Peut-être même que le but, c'est de ne pas en avoir. De le redécouvrir sans cesse en chemin, de toujours avoir quelque chose d'autre à découvrir. Je serai ravie de vous faire rencontrer Big Bob, d'autant que j'ai l'impression qu'il bénéficie de nouvelles rencontres, d'une certaine manière. Il est à l'Institut de NéoSéoul, par contre. C'est loin, mais vous y serez toujours le bienvenu. »

Et la conversation revint à toi, Hailey. Elle revenait toujours à toi, la même conversation que j'avais tous les jours dans ma tête, je finissais toujours par l'avoir avec autrui. Cette quête insensée mais inévitable se répercutait dans chaque partie de ma vie, qui n'existait plus que pour toi, en un sens. Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi, Hailey ?

« Vous n'êtes pas le premier à me le dire... Et quelque part, je m'en rends compte. Mais il n'est jamais facile de séparer l'intellectualisation du ressenti. Le cœur contre la raison, une fois de plus. Et je sais que ce que je recherche prend le pas sur tout le reste. Mais je ne sais pas faire autrement. Je n'ai pas seulement perdu mon amie, j'ai perdu...quelque chose d'autre, quelque chose de plus. Je ne sais plus qui je suis, comment être ma propre personne. Plus encore, je sais que je dois la retrouver. Sinon...sinon, à quoi bon ? Mais je n'oublierai pas vos mots. Il est bon de les réentendre, parfois. Surtout venant de la part de quelqu'un qui a tout perdu, lui aussi. C'est ce que je ressens chez vous, et...j'espère que vous saurez vous aussi ne pas oublier de vivre. Suivre votre propre conseil. Nous devrions peut-être monter un club, nous y mangerions des tartes et des bananes. En parlant d'eux, un peu. Pour ne pas les oublier, pour qu'ils continuent tous d'exister au-delà de juste nous. »

Décidément, cette rencontre s'avérait surprenant sur bien des points. Je n'aurais pas cru rencontrer quelqu'un d'aussi similaire sur certains points en venant à ce rendez-vous, qui au départ avait été fixé pour parler des peuples de Nouvelle-Zélande.

« J'espère que vous aurez l'occasion de retourner là-bas. Peut-être même de visiter l'un de leurs complexes à la surface. Leur lutte de tous les jours pour reconquérir leurs terres, et leur force d'âme. Pour eux aussi, que ce soit possible un jour n'est peut-être pas le plus important ; c'est d'essayer qui sera toujours le plus important. De croire qu'un jour, ils pourront retrouver ce qu'ils ont perdu. Nous ne sommes pas les seuls qui cherchons à rentrer à la maison. »
Saturn
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Mer 14 Déc 2016 - 17:46
"On meurt d’ennui, très certainement."

La réponse avait été sans appel, au point de presque me surprendre moi-même. C’était simplement que la réponse, je la connaissais depuis tellement longtemps, au point de l’avoir intégré au plus profond de mon être. Il y avait très peu de choses qui passaient d’une vie à l’autre, et la recherche constante en faisait partie. La perspective de n’avoir rien à trouver, expérimenter ou approfondir me mettait face à un vide abyssal. Car, s’il ne me restait plus rien à faire, à quoi pourrais-je bien passer le reste de l’éternité ? Mais cette perspective s’avérait fort peu probable. Il y avait toujours quelque chose à étudier. Ce qui était davantage possible, en revanche, c’était que mon intérêt et ma passion décline. Comme cela avait été le cas ces derniers temps.

Je tâchais cependant d’adoucir un peu mon ton et mon expression pour reprendre, sur une thématique tout à fait sérieuse cependant :

"C’est tout de même un gâchis de nourriture, nous sommes d’accord. Enfin, il faut croire que certains préfèrent mettre leur priorité ailleurs…"

Ainsi allait l’être humain, dans sa plus grande diversité et complexité. Au moins, il était intéressant de voir quelqu’un qui partageait cet avis, et il me semblait que nous étions bien peu. Mais bon, ce n’était pas comme si c’était la première fois que je ne me reconnaissais pas dans la majorité de la population. Je préférais prendre le parti de me poser en observateur extérieur, qui se contentait de prendre des notes sans émettre le moindre jugement. L’un des fléaux de l’humanité étant sans aucun doute la capacité prodigieuse de l’être humain à se mêler de ce qu’il ne le regardait pas.

Aussi, c’est pourquoi je me montrais particulièrement attentif en mentionnant le piège que pouvait constituer les illusions. Je pouvais donner mon opinion, fruit de plusieurs millénaires d’expérience, mais je n’avais pas le droit d’en faire davantage dans son sens à elle. Pourtant, elle semblait bien en avoir conscience.

"Exactement, aussi faut-il en être conscient, chacun à son niveau." commentai-je donc avec un hochement de tête tout en me servant à nouveau de café. La discussion avait pris un tournant beaucoup plus sérieux et personnel, et si je n’en montrais rien, j’étais de plus en plus interpellé et intéressé par les paroles de Sullivan. Aussi, joindre nos forces pouvait être une expérience des plus prometteuses, même si les résultats restaient encore et en effet assez inconnus. "Nous ne sommes jamais vraiment objectif avec nous-même, et l’autre amène une part d’inconnu qui nous est parfois nécessaire. Et j’espère que dans notre cas, ce sera pour le mieux. Vous savez en tous cas où me trouver, si vous souhaitez essayer de trouver des réponses, quelles qu’elles soient."

Si mon don avait encore beaucoup de choses à révéler, le sien n’était pas en reste non plus. Cela faisait partie des éléments qui continuaient à maintenir mon intérêt et mon attention : les prodiges, et leur expansion depuis le siècle dernier. Certains devaient certainement la prendre pour une folle en l’entendant parler de ses outils en leur donnant des noms et en leur montrant de marques d’affections. Pas moi. Et puis, sa vision des choses me plaisait bien. Des objets et recherches qui n’ont pas de but, à par la création perpétuelle…

"La vie n’a pas toujours de buts, et il est faux de croire que tout a forcément une conclusion. Dans tous les cas, je serai ravi d’aller le voir, et je note bien votre invitation. Cela fait un moment que je ne suis pas passé dans cette région du monde, en plus…"

Je n’étais pas certain d’avoir eu l’occasion d’y aller depuis Armageddon, à vrai dire. Il faudrait que je revérifie. Enfin, c’était une possibilité encore bien lointaine. Pour l’heure, je ne me sentais pas l’énergie de quitter Edimbourg et mon bureau. Pas encore. Mais cela finirait par arriver, inéluctablement. Maintenant, ou après la mort de cette existence.

L’entendre me parler de son amie disparut, et de la recherche inlassable dans laquelle la jeune femme s’était lancée à la suite de cet événement me rappelait presque trop mes propres souffrances. Et erreurs. Là encore, je ne voulais pas interférer dans sa vie, mais ne pouvais néanmoins rester sans lui donner mon point de vue sur le sujet. Je n’étais pas là pour l’empêcher de consacrer son existence à la recherche de cette Hailey, si c’était ce qu’elle désirait. Tout ce que je pouvais faire, c’était faire de mon mieux pour qu’elle évite de marcher sur les mêmes pas que moi, avec un résultat aussi désastreux.

Je laissais un silence s’installer quelques instants, plein de réflexions, avant de finalement répondre :

"Quand on a perdu une partie de nous-même, un peu de son âme, il est difficile de faire marcher la raison. Aussi, on continue de chercher ce qu’il nous manque, inlassablement. Parce que, parfois, c’est plus simple que de se reconstruire soi-même sans cette personne." J’esquissais ensuite un sourire. "Je ne manquerai pas de me le rappeler. Et pourquoi pas, je ne suis pas contre…"

C’était sincère. Je craignais simplement qu’à trop me fréquenter, Sullivan viendrait à prendre certaines de mes mauvaises habitudes. Et la folie était parfois extrêmement contagieuse. Mais qui savait, peut-être que c’était elle qui allait m’influencer.

"Un jour, peut-être… Dans une autre vie." Plus que partout ailleurs sur le globe, retourner là-bas me semblait impossible. Trop de souvenirs, et d’énergie négative. Mon état déjà instable n’y survivrait sans doute pas. Mais en attendant, il me restait les paroles de Sullivan, plus positives. "Attendre, et espérer, comme disait Dumas."

Espérer des cieux plus cléments, c’était parfois tout ce que nous pouvions faire.
Wairua
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Lun 2 Jan 2017 - 13:39
« Exactement. »

Ma propre réponse avait fusé elle aussi, car je n'aurais pu en imaginer une autre. Il y avait deux perspectives qui m'effrayaient plus que toute autre, Hailey : une vie sans toi, et une vie sans découvertes. Parfois, j'avais l'impression que je n'existais que pour explorer un infini de possibilités, sans nul autre but que celui de savoir. Simplement savoir, la pureté de la science sans m'appesantir sur son exécution. Je devais sans cesse occuper mon esprit, suivre une piste, me rendre compte de nouveaux paramètres ; sinon, je n'avançais pas. Et si je devais un jour me retrouver face à une stagnation de l'esprit dans un monde privé de mystères, je finirais certainement par me laisser mourir comme un requin immobile, incapable de nager. Et je pouvais sentir que c'était tout aussi important chez mon interlocuteur, avec qui je partageais cette soif de tout comprendre. Même si j'étais loin de me douter à quel point cette éternelle recherche devenait parfois le seul moteur d'une vie comme la sienne.

« Souvent, je me dis qu'une vie n'est pas assez pour apprendre. Comment pourrait-elle ? Il en faudrait un nombre si grand qu'il ne pourrait qu'être incalculable. La seule aventure qui vaille la peine. Déjà que je trouve qu'il n'y a pas assez d'heures dans une journée, et que nous en perdons trop rien qu'à dormir... »

Le sommeil était l'une des choses qui m'ennuyait le plus. Je comprenais son importance et sa nécessité, mais je ne pouvais m'empêcher de la redouter. Non seulement, il représentait à mes yeux inquisiteurs une véritable perte de temps, mais il y avait aussi quelque chose dans sa nature qui me troublait profondément. Une sensation d'abandon à l'oubli ainsi répété chaque jour m'inspirait une crainte irraisonnée, aussi m'arrivait-il souvent de repousser l'heure du coucher jusqu'au jour suivant, voire à celui d'après. Carlos, Cecil, le docteur Horst et les autres étaient régulièrement obligés de me forcer à aller me coucher. Pour mon propre bien, disaient-ils, et je savais qu'ils ne voulaient effectivement que mon bien ; mais j'étais malgré tout intimement persuadée que c'était là une des pires choses à laquelle on pouvait me soumettre. Et c'était sans parler des rêves, Hailey, où tu étais toujours là à mes côtés. Ces rêves où j'avais carrément l'impression d'être toi, et de ressentir ta détresse à être perdue toute seule dans un univers lointain et étrange, inaccessible à tous, face à une éternité de solitude déchirante... Au moins, je ne considérais pas le fait de manger comme un gâchis semblable ; premièrement à cause des bananes, la plus fantastique création de l'univers, mais aussi à cause du reste.

« Gâcher la nourriture, voilà quelque chose que je ne comprendrai jamais. Les habitudes des gens sont parfois extrêmement déroutantes... Heureusement que j'ai des gens pour m'aider à gérer ça ; Mesa m'a adjoint une équipe du tonnerre. Pour les relations publiques, ce genre de choses. Je ne sais pas ce que je ferais sans eux. »

Même si j'y songeais peu, je savais à quel point j'étais dépendante de la Mesa Corporation. Financement, matériel, infrastructure, personnel : autant de choses sur lesquelles je me reposais pour me consacrer intégralement aux merveilles de l'esprit. Je sais que cela te troublait, Hailey, et que tu t'inquiétais de ce qui pouvait en résulter. Comment pourrais-je faire autrement, si je voulais te retrouver ? Et puis grâce à eux, j'avais rencontré des amis formidables. S'ils voulaient utiliser les portails, que pouvais-je y faire ? Après tout, cette technologie n'avait-elle pas aidé un grand nombre de gens ? N'était-elle pas utile ? Et puis je n'y connaissais rien, à ces choses pratiques ; ils devaient savoir ce qu'ils faisaient. Et puis il y avait eu l'incident en Corée du Nord.

« Je n'hésiterai pas à faire appel à vous. » répondis-je, m'arrachant à ces pensées troublantes. « Et il en va de même pour vous : si je pouvais vous aider un jour d'une façon ou d'une autre, comptez sur moi. »

Mon don avait l'air de l'intéresser, ce qui était plutôt flatteur, dans le sens où sa curiosité semblait réellement intellectuelle plutôt que suscitée par la seule étrangeté. J'avais croisé bien des gens qui considéraient mes pouvoirs comme la manifestation d'un certaine folie de ma part, voire qui croyaient carrément que j'inventais cette histoire de communication pour rendre le tout plus intéressant. Je ne me souciais que peu des médisants, mais je devais avouer qu'il était parfois agaçant de ne pas être prise au sérieux. Aussi étais-je heureuse de pouvoir en parler avec cet homme, avec qui je me sentais en confiance. Deux esprits scientifiques, deux personnalités atypiques, deux êtres étranges ; deux âmes compagnes, d'une certaine manière.

« Les objets ont beaucoup plus à dire qu'on ne le croit. Même sans leur parler comme je le fais, ils peuvent raconter tellement de choses lorsqu'on prend la peine de les observer et de s'y intéresser vraiment. Chaque vis a une histoire, et beaucoup de constructions d'apparence plus fascinantes ne pourraient pas exister sans elle. Chaque élément à son importance, finalement ; aussi insignifiant puisse-t-il paraître. Je crois que c'est en partie ce que m'apprend Bob. Travailler avec lui me rappelle l'importance d'une certaine humilité face au monde. Et puis au-delà de ça, l'Institut de NéoSéoul est un endroit qui vaut le détour. Un peu comme la Potential Home ici. »

J'espérais avoir l'occasion de m'y rendre plus d'une fois lors de mon séjour sur l'Arche. J'avais de bon souvenirs des fois où j'y avais donné quelque conférence, et c'était un lieu accueillant aussi bien pour les prodiges que les esprits atypiques. Quant à la suite de ma conversation avec Camille, voilà qu'elle nous ramenait à toi, Hailey. Au fond, je revenais toujours à toi. Le professeur était resté un instant silencieux, comme pour mieux mesurer toute la gravité de la situation. Je pouvais sentir qu'il comprenait ce que cela voulait dire, que de perdre quelqu'un qui était une partie aussi intégrale de nous-même. Comme si, sans ces personnes, nous ne pouvions réellement prétendre être nous, condamnés à errer en espérant retrouver ne serait-ce qu'une fraction de leur essence.

« Qui sommes-nous sans eux ? Parfois, je me dis que c'est la question la plus déterminante. Et la plus effrayante. Comme si finir un jour par y répondre nous donnait l'impression de les abandonner, finalement. Qu'exister sans eux diminuerait alors leur importance, ou nous ferait oublier. » J'eus un sourire triste. « Et pourtant, nous ne pouvons que vivre, si nous voulons les garder avec nous. »

Le silence se fit, mais pas un silence gênant ; au contraire, un silence partagé, presque apaisant.

« Une autre vie, voilà qui me paraît bien, parfois. Puisse-t-elle nous être favorable, et nous ramener là où nous en avons besoin, pour le redécouvrir encore, sous un œil nouveau. En Nouvelle-Zélande ou ailleurs. »

Seras-tu là dans cette autre vie, Hailey ? M'y attendras-tu ?
Saturn
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Ven 13 Jan 2017 - 15:22
La réponse immédiate de mon interlocutrice fit apparaître un sourire fugace sur mes lèvres. Autant d’enthousiasme pour la rechercher et la science, cela faisait toujours plaisir à voir. Il y en avait eu de tout temps, bien évidemment, mais cela ne changeait rien au fait que c’était toujours agréable de constater que la relève se faisait, siècle après siècle. Tant que cette énergie et cette passion continuait d’exister, j’avais le sentiment que ce que j’avais fait pendant des millénaires n’était pas complètement vain.

"Plusieurs vies ne seraient pas assez non plus." commentai-je avec un hochement de tête. C’était une façon de parler, mais j’étais aussi la preuve que cela était effectivement le cas. "Dormir est un besoin que notre corps a hérité d’une période où n’avions sans doute pas autant à faire dans une journée, trop occupé à essayer de combler des besoins essentiels que l’on fait en un rien de temps aujourd’hui."

Je ne pouvais m’empêcher de penser à Sahar lorsque je parlais de sommeil. C’était après tout une personne dont le pouvoir influait en partie notre faculté à dormir, et qui amplifiait sa fonction principale et ancestrale –à savoir le repos- pour soigner bien des maux. Et elle-même avait toujours été une grande dormeuse, même lorsque nous vivions encore ensemble, il y a de cela plusieurs siècles. Mais depuis, je n’avais moi-même pas été un grand exemple de bonnes pratiques dans ce domaine, sacrifiant souvent mes heures de sommeil au travail. Entre Dawn et des personnes comme Miss Sullivan et moi-même, il y avait deux visions de ce sujet bien différentes…

Ce n’était d’ailleurs pas notre seul point commun, comme le reste de la conversation sembla le démontrer. Face au scepticisme de la chercheuse de Mesa face au gaspillage alimentaire de certains de nos congénères, je ne pouvais qu’hausser les épaules.

"C’est aussi cela qui fait les beaux jours de la sociologie et de l’ethnographie." Deux domaines pour lesquels j’avais également de l’intérêt, parmi tant d’autres. "Vous avez bien de la chance, alors. J’ai dû le faire pour moi-même, l’université et les centres de recherches nationaux n’ont souvent pas assez de budget pour ce genre de choses."

Mais je ne m’en plaignais pas vraiment. J’avais fini par compter ça comme partie intégrante de mon travail, et il n’était pas plus mal de se frotter au monde extérieur, même si cela voulait dire s’y adapter. Et puis, dépendre d’autres personnes ne m’avait jamais vraiment attiré, surtout dans le cas de grands groupes privés comme Mesa ou Arkadia. Mais si cela marchait pour ma jeune interlocutrice, tant mieux pour elle.

Je la remerciais d’un hochement de tête pour sa proposition à m’aider le cas échéant. D’un point de vue professionnel, cela restait tout à fait possible, et dans le milieu de la recherche, c’était même à encourager. Pour ce qui était de ma vie privée, ce n’était de toute façon pas relevant. Je m’intéressais ensuite plus à son don, curieux et découvrir en quoi il consistait. Armageddon avait au moins eu cet aspect de positif de développer l’éveil de pouvoirs de plus en plus diversifiés et incroyables. Cela ouvrait des perspectives fascinantes, et permettait de voir le monde sous un angle encore nouveau. Comme quoi, le genre humain réservait encore des surprises, même après plusieurs millénaires d’existence.

"Il suffit de prêter l’œil à des détails que l’on n’aurait pas remarqués autrement, et le monde nous offre alors une infinité de points de vue et de réponses. Chaque chose a un rôle, et il est effectivement bon de se rappeler que nous faisons partis d’un tout extrêmement large."

Je voyais l’analogie avec NéoSéoul, mais, concernant la Potential Home, je préférais m’abstenir de tout commentaire. Je n’y avais encore pas mis les pieds dans cette vie, pour une raison assez évidente : je ne me sentais pas prêt à être confronté à mon passé et à ma fille. Ce que je fus de toute manière obligé à faire, évoquant ces fantômes qui nous hantait apparemment tous deux, Sullivan et moi. Et les paroles de la scientifique me parlaient plus que ce que j’aurais imaginé. Il était triste de savoir que de tels maux pouvaient arriver à d’autres personnes, mais c’était aussi l’un des nombreux hasards de la vie.

"Vivre sans eux, et vivre malgré tout… Voilà le paradoxe dans lequel nous nous trouvons. En attendant la suite, quelle qu’elle soit."

Le constat était, malgré tout, apaisant. Un partage et une compréhension qui n’avait pas besoin de mots. Néanmoins, il me fallut bien revenir à des problématiques plus terre-à-terre, l’heure tournant malheureusement trop vite.

"Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, Miss. Vous devez avoir beaucoup à faire, et je crains que ce soit également mon cas. Je vous remercie pour toutes vos précieuses réponses, et pour cette discussion fort intéressante." Je me levai de mon bureau pour l’accompagner vers la porte à travers le musée que constituait cette pièce. Au moment où la jeune femme se leva de son siège, la tasse-illusion s’effaça peu à peu pour retourner au néant, ou bien, à l’endroit mystérieux d’où elle provenait. "Je vous proposerai un autre rendez-vous à l’occasion, pour que nous nous tenions mutuellement au courant de nos recherches. Cela vous conviendrait-il ?"

Au moins, cela promettait des perspectives nouvelles. Et inattendues.
Wairua
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Ven 20 Jan 2017 - 10:32
Tu sais, Hailey, souvent je me dis qu'une vie sans toi ne vaut pas la peine. Et puis je rencontre des gens comme Camille, et je me rappelle qu'il y a encore des choses qui valent la peine. Des gens. Pas seulement les machines, même si je sais souvent mieux leur parler. Mais des esprits vastes, insondables, à l'image des questions qu'ils se posent, toujours en quête. En quête de découvertes, de quelqu'un, d'un sens à la vie, même. Celui qu'on cherche tout au long de son existence, car si on finissait par l'apprendre...quel intérêt ? Tu n'es peut-être plus là, mais il reste Cecil, Carlos, et tous les autres. C'est à travers toi que j'ai commencé à vivre, à me définir, pour devenir qui je suis. Au fond, c'est via les autres qu'on existe, souvent. Du moins en ai-je toujours eu l'impression. Ce dont je suis sûre, c'est que la solitude ne me réussit pas. J'ai besoin de quelqu'un pour faire rebondir mes idées, pour me prouver que je vis et que mes pensées ne sont pas condamnées à se perdre dans l'univers. Oui, les gens comme Camille étaient importants.

« Peut-être que c'est là tout l'intérêt d'une vie, finalement. Quand même plusieurs ne suffisent pas, cela ne peut que nous encourager à en tirer le plus possible. A ne jamais rien tenir pour acquis. A toujours apprendre, toujours comprendre. Mais jamais trop non plus, car que ferions-nous, sinon ? Pas dormir, en tout cas. Même si à l'époque, c'est vrai qu'il fallait se reposer assez pour être en forme, disons en cas d'attaque de tigre à dents de sabre. Ce genre de choses. Enfin, si ça se trouve, une compagnie ou une autre finira par les recréer, et le cycle pourra recommencer. »

Je devais avouer que j'aurais bien voulu voir un tigre à dents de sabre. Voilà qui aurait fait une rencontre étonnante ! Bon, je n'étais guère versée en zoologie, mais il n'empêche que ces bestioles avaient de la gueule. Et puis ça devait être agréable d'en avoir un à ronronner sur les genoux ! Il faudrait des genoux solides, évidemment, mais j'étais persuadée que cela valait le coup !

« Ah ça, j'ai une sacrée chance. Je serais perdue sans Cecil. » Tout au fond de moi, parmi les pensées auxquelles je n'aimais pas donner trop d'importance, je ne pouvais m'empêcher de songer que cela arrangeait bien Mesa. Mais je ne pouvais imaginer Cecil capable de me tromper, ou de me faire le moindre mal. A moi, ou à Carlos. « De même pour mon équipe. Quand je travaille seule, je me perds beaucoup trop facilement. Ils aident à me rappeler à l'ordre, à diriger ma concentration. Pour me rappeler de manger, dormir, ce genre de choses. Quand je suis à fond sur un projet, j'ai tendance à oublier ce genre de détail. Tout paraît alors si trivial.... Et puis on me rappelle qu'une vie sans banane ne vaut pas la peine d'être vécue. »

Contrairement à une université, ce n'était pas Mesa qui allait lésiner sur les moyens. Quand la société voulait quelque chose, elle s'arrangeait généralement pour l'obtenir. L'argent n'était pas grand chose pour elle, et je devais bien avouer que pour moi non plus. Je n'avais jamais vraiment eu à y songer, ce n'était qu'une abstraite commodité comme tant d'autres. Je sais que ça te dérangeait, Hailey, même si tu n'en parlais pas souvent. Mais que puis-je faire d'autre ? Sans Mesa, je ne suis plus rien. Et je ne pourrai jamais te retrouver. Même lorsque Mesa s'arrangeait pour acheter des pays, dans la forme sinon dans les faits. Singapour...et Pyongyang, qui était tombée. J'essayais de ne pas trop y penser, ne serait-ce que pour éviter la culpabilité. Il y avait eu fort peu de victimes -heureusement- mais j'en étais en partie responsable. Je n'avais pas su comment tout arrêter, et je savais que cela allait me hanter à jamais. Mais pour toi, Hailey, je dois me concentrer sur ma tache. Parce que je ne peux pas traverser ça toute seule, pas sans toi.

« Faire partie d'un tout... Ouais, j'aime ça. Comme les pièces d'une gigantesque machine, un Big Bob à l'échelle de l'univers. Quelque part, on n'est jamais seuls, comme ça. »

Je me fendis d'un large sourire ; l'idée me plaisait beaucoup. C'était...rassurant. Une fois de plus, la simple idée de me retrouver seule face à moi-même me terrifiait, aussi ne pouvais-je qu'être réconfortée à chaque fois que je trouvais un nouveau moyen de me dire que ce n'était pas le cas. Pour ne jamais revenir à avant. Avant toi, Hailey, cette enfance dont j'étais incapable de me souvenir. J'étais née quand tu m'avais trouvée ; avant...avant, je ne sais pas qui j'étais. Ou ce que j'étais. Ce n'était qu'abstraction.

« J'ai toujours aimé les paradoxes. Avec eux, on ne s'ennuie jamais, il faut toujours chercher la solution. C'est un peu comme le jonglage. Et c'est bon pour l'équilibre. Et puis...cela nous assure qu'on ne les oublie pas. Jamais. Même quand ils ne sont plus là, c'est un peu eux qui nous portent, finalement. »

Je peux te sentir à mes côtés, Hailey. Du moins le souvenir de ta présence, de ton sourire, de ton caractère, de ton esprit. Chaque jour, tu contribues à me faire avancer, à m'aider à penser, à me structurer. Je me demandais si Camille avait lui aussi ses fantômes ; et je sus sans en parler qu'à sa manière, c'était le cas. On se comprenait comme peu de gens se comprenaient après s'être à peine rencontré. C'était...rassurant. Apaisant. Mais toute chose à une fin, et ce rendez-vous n'échappait pas à la règle.

« Je vous remercie également. Ça... fait du bien, de rencontrer des gens comme vous. Ça aide. Vous aidez. Et si je pouvais vous être utile un jour, n'hésitez pas. Fendard, le coup de la tasse ! Il faudrait vraiment tirer au clair un jour... Nous nous reverrons, y a pas moyen. Bien sûr que cela me convient ! »

Je me levai, ravie de la tournure qu'avait prise cette conversation. Mais Camille avait raison : j'avais beaucoup à faire. Little Bob sous le bras, je donnai un petit coup de poing amical sur l'épaule du chercheur, en guise de salut : « Dude, ça a été un plaisir. Merci pour tout. Et...courage. N'abandonnez jamais, mais ne vous perdez pas en chemin. Sinon, il faudrait aussi que je vous retrouve... »

J'avais beau sourire, je disais cela avec le plus grand sérieux. Et puis je pris congé, mes pensées revenant aussitôt à la tâche qui m'attendait. Toujours aller de l'avant, ne jamais s'arrêter. Dans cette vie, comme dans n'importe quelle autre.

-Sujet terminé-
Saturn
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