Dans les coulisses [Nikiya] [Sujet terminé]

 :: Édimbourg :: New Town :: Edimburg Opera House Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas
Lun 27 Juin 2016 - 13:05
A sa grande surprise, Amelia se sentait plutôt détendue. Pas totalement, bien sûr -elle ne se rappelait pas la dernière fois qu'une telle chose était arrivée, et doutait même d'avoir atteint une telle plénitude un jour- mais plus qu'elle ne l'aurait cru possible en de telles circonstances. Le calme n'était pas un état d'esprit qui lui venait facilement, et encore moins après avoir traversé en endroit aussi bruyant que grouillant de gens. La crise d'angoisse qu'elle avait sentie monter avait fort heureusement été étouffée dans l’œuf ; le médicament qu'elle avait eu la présence d'esprit de faire fondre sous la langue dès les premiers signes, l'endroit calme dégoté par Lotte et la curieuse technique de l'homme qui les y avait surprises y avaient grandement contribué. Elle sentait encore la douce chaleur qui partait de son bras pour se propager au reste du corps, comme prise d'une vague de douceur inexorable qui lui donnait l'impression que son esprit souvent bien trop agité se permettait enfin de faire une petite pause, comme installé confortablement dans un petit nid de coton. La sensation était surprenante mais nullement désagréable, arrivant même à faire oublier la peur que la jeune femme ressentait à l'idée de perdre le moindre contrôle sur elle-même.

Elle avait suivi le bref échange entre la danseuse et l'homme mystère, curieuse de l'identité de ce dernier : ses traits ne lui disaient rien, et elle pouvait simplement en déduire qu'il était probablement le propriétaire du club, ou du moins un de ses responsables. Il s'était montré d'une civilité appréciable, aidé en cela par un charisme certain, et alors qu'il aurait pu les jeter dehors, voilà qu'il avait plutôt décidé de les traiter comme des invitées. Amelia tenait encore le papier qu'il lui avait tendu, reconnaissante. Oui, elle irait voir de quoi il retournait ; après tout, elle n'avait rien à perdre. Et, si elle en croyait l'effet qu'il avait eu sur elle avec un simple geste, tout à y gagner. Après son départ, lorsque Lotte se mit à rire, Amelia ne put s'empêcher de le trouver communicatif, riant brièvement à son tour. Ce qui lui fit aussi beaucoup de bien : le lieutenant n'était pas sans humour et elle avait le sourire facile, mais le rire ne lui venait jamais aisément.

« Ah bon, on a eu autant de chance que ça ? Je ne sais pas qui est ce monsieur, mais il s'est montré charmant. Heureusement que tu étais là ceci dit, je ne sais pas comment j'aurais réagi par moi-même... Tu dois bien te douter que je ne suis pas des plus...habiles lorsqu'il s'agit de communiquer mon désarroi après une énième transgression. » Puis, haussant un sourcil amusé : « Je m demande quelle sera la prochaine. Au rythme où elles se déroulent ce soir, je n'ose imaginer les interdits suivants. Peut-être que je devrais m'y frotter plus souvent, en tout cas. Je gagnerais à être moins...guindée. »

Bon, elle n'allait quand même pas se mettre à traverser en dehors des clous ou à ne pas payer ses titres de transports, mais elle se sentait légère d'avoir pour une fois fait fi d'un peu de règlement. Ses instincts avaient beau lui hurler que c'était profondément contre sa nature, elle commençait à se dire qu'il était peut-être parfois nécessaire de le faire si on voulait arriver à la changer un peu, sa nature. Même si elle doutait fortement de devenir une risque-tout à l'avenir, elle aurait au moins cette soirée pour se rappeler que briser la moindre règle n'était pas systématiquement voué à l'échec. Elle ne comptait pas non plus en faire une habitude, d'autant qu'elle ne serait pas toujours accompagnée de quelqu'un comme Lotte pour l'y pousser. Bah, elle songerait aux conséquences de tout cela plus tard ; pour l'heure, elle avait envie de profiter du reste de la soirée. Elle qui s'était attendue à la passer coincée dans un énième gala dégoulinant de décorum, voilà qu'elle mangeait des pâtisseries succulentes en compagnie d'une des vedettes de l'opéra, dans une salle privée d'un club qui lui apparaissait comme fort select.

Lotte s'était allongée sur la banquette, et sa tête reposait maintenant sur les jambes d'Amelia, tandis qu'elle reprenait machinalement les mouvements de l'homme de tout à l'heure. Au moins, la promiscuité physique n'était pas une chose qui rendait Amelia anxieuse, et puis la scène lui semblait finalement assez innocente pour qu'elle n'ait pas à se poser de questions.

« Je ne sais pas si j'aimerais être célèbre... »
lança Amelia, toute à son apaisement bienvenu. « Je le suis déjà devenue bien trop à mon goût dans le cadre de la flotte, et ça n'a pas que des avantages. Il y a une pression, quand autant de gens épient le moindre de tes mouvements pour voir si tu vas être capable de les assumer jusqu'au dernier. Mais j'imagine que je ne t'apprends rien. D'autant que tu as travaillé dur pour en arriver là, et que tu mérites largement de profiter des avantages que la vie t'offre. J'aimerais...j'aimerais arriver à le faire plus moi-même. »

Le ton de Lotte la surprit quand la danseuse rebondit sur son autre question. Amelia n'avait nullement pensé à mal en la posant, et elle espérait vraiment qu'elle n'avait pas blessé la danseuse d'une manière ou d'une autre. C'était bien la dernière chose qu'elle avait envie de faire...Elle posa une main sur l'épaule de Lotte en un geste instinctif mais doux, comme pour la rassurer qu'elle n'avait pas cherché à la mettre sur la sellette.

« Je n'en sais rien. Je ne voulais pas insinuer que tu avais la moindre raison de perdre le contrôle. Si je t'ai posé la question, c'est parce qu'en vérité, tu m'impressionnes. J'ai rarement vu quelqu'un avec contrôle aussi total, que ce soit dans les manières avec lesquelles tu réagis dans toute situation ou sur la scène quand tu danses avec autant de brio. J'ai...une de mes plus grandes peurs a toujours été de perdre le contrôle que j'avais sur moi-même ; d'être trahie par mon corps ou mon esprit... Depuis toute petite, c'est une pensée qui me terrifie ; enfant, je pensais souvent qu'un jour, mon corps allait tout simplement...s'arrêter. Et qu'il n'y aurait plus rien. Maintenant que je suis adulte... la peur est plus diffuse, mais elle est encore là. Mais quand je vois à quel point tu fais preuve de maîtrise sur tout...et bien, ça me donne du courage. De me dire que c'est possible, que je n'ai pas à être à la merci de mes démons. »

Amelia réalisa qu'elle recommençait à parler sans doute plus que de raison, mais le calme de la situation et la confiance qu'elle témoignait à son interlocutrice l'avaient poussée à se dévoiler plus qu'elle ne l'aurait cru.

« Excuse moi, je ne voulais pas non plus t'ennuyer avec ça... Je ferais mieux de reprendre une pâtisserie tiens, je parlerai moins la bouche pleine. » Elle joignit le geste à la parole, s'emparant d'une délicatesse de sa main libre, espérant qu'elle n'avait pas froissé sa compagne d'une manière ou d'une autre...
Solaris
Sphère Militaire
avatar

Messages : 75
Etat Civil : en couple
Pouvoirs : absorbtion et projection d'énergie
Revenir en haut Aller en bas
Ven 15 Juil 2016 - 9:08
Les rires d'Amelia tirèrent un sourire à notre protagoniste. Ils étaient sincères. Le signe que la jeune femme se sentait un peu mieux et Lotte en était rassurée. Les yeux fermées, la tête confortablement installée sur les jambes de sa comparse d'un soir, son cerveau bourdonnait encore sous les derniers effets de l'ecstasy, ses sens en alerte, ses perceptions plus aiguisées. Avoir les yeux clos lui permettait d'expérimenter d'autres sensations. Elle écoutait tout de même les paroles de la lieutenant, qui résonnait étrangement entre les parois de son crâne. Sa voix douce avait quelque chose d'apaisant. Son trait d'humour tira d'ailleurs à la danseuse un petit rire amusée. Au moins Caine prenait-elle un certain plaisir dans toute cette histoire, qui avait frôlé le fiasco. Nikiya se satisfaisait de savoir que la jeune militaire réussissait à relativiser les transgressions commises ce soir. Briser les interdits sans conséquence n'était pas dénué de plaisir, ni de frisson. Chercher l'adrénaline, dépassée les limites fixées... Si c'était une première expérience pour Amelia, au moins, Lotte était contente qu'elles l'aient fait ensemble. La ballerine tirait-elle son plaisir à pousser les autres au vice ? Elle sourit intérieurement à l'idée de souffler de vilaines choses à l'oreille des petites filles sages. Les détourner, juste de ce qu'il fallait, du droit chemin.

La française écouta avec un peu plus d'attention la jeune femme, tandis qu'elle lui partageait son point de vue sur la célébrité. Du sien, l'étoile ne se considérait pas vraiment comme célèbre, du moins, ne l'était-elle que dans le cercle restreint de professionnels et d'amateur de l'art chorégraphique. Elle ne vivait pas le harcèlement constant qu'une star de cinéma aurait pu connaître, seulement, elle devait constamment gérer la pression. Celle qu'elle pouvait s'imposer, celle de ses proches, des chorégraphes, des répétiteurs, des autres danseurs du ballet, de ses partenaires, des jeunes élèves, pour qui elle était un modèle, du public, aussi. N'attendait-on pas d'elle d'être la plus belle, la plus gracieuse, la plus technique, mais aussi la plus émouvante, la plus... parfaite ? Elle ne pouvait se permettre de décevoir et malgré la passion, la pression empiétait parfois sur le plaisir.
D'un autre côté, Nikiya ne douta pas une seule fois qu'une telle pression pouvait exister dans l'armée. Le système était semblable, avec les échelons, les responsabilité. Et dieu merci, dans la danse, aucune vie n'était en jeu.

Lorsque la lieutenant mentionna le « mérite » qu'elle avait, un petit sourire un peu ironique s'était dessiné sur les lèvres de la prodige. Certes avait-elle travaillé énormément, beaucoup plus que certains, mais elle ne pouvait nier que tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle possédait, lui avait été offert sur un plateau d'argent. Avait-elle réellement mérité e don ? Et les multiples avantages dont elle jouissait grâce à son nom ?

-J'ai cru comprendre pendant les présentations tout à l'heure que tu étais un héros de la marine. Tu as sauvé l'équipage d'un aéronef de la flotte, c'est ça ? Demanda-t-elle doucement, en rouvrant les yeux. Elle fixa son regard dans celui d'Amelia. C'était un peu étrange, à l'envers, comme ça. Niki ne s'était pas vraiment inquiétée de savoir si sa question dérangerait ou nom la gradée. Après tout, la ballerine partait du principe que personne n'était forcée à répondre à quoi que ce soit, elle s'abstiendrait donc de le faire si elle n'en avait pas envie, et elle n'insisterait pas sur ce point. Avec une certaine sagesse, elle déclara :

-La sérénité n'est pas toujours facile à acquérir, mais elle viendra lorsque tu seras convaincu de ta légitimité.

Encore fallait-il croire en sa légitimité...
Nikiya s'en voulu légèrement d'avoir laissé transparaître quoi que ce soit à la question qui avait suivit. Elle ne rentrait que très rarement dans ses retranchement, elle était, après tout, une jeune femme entière, qui s'assumait pleinement. Seulement, ce sujet était une corde sensible, qu'elle gardait bien du regard de tous, y toucher la plaquait dans une position défensive. Cela n'aurait pas dû, elle s'en voulait de s'être laissé surprendre aussi facilement dans son changement d'humeur. La main d'Amélia sur son épaule lui tira un petit frisson. Il n'était pas désagréable et s'apparentait plutôt à une réaction de surprise. Il s'agissait du premier geste de la militaire à son égard, il était doux, rassurant. Elle l'accompagna d'excuses qui tirèrent un nouveau pâle sourire à notre protagoniste, elle ne pouvait donc pas s'en empêcher ?

-Ce n'est rien, lui assura Lotte tandis que la lieutenant justifiait, un peu inutilement encore une fois, ses paroles.

Mais la danseuse étoile l'écoutait toujours avec attention dans es confidences. Ses paroles étaient comme un miroir à ses propres appréhensions. Plus récentes, bien sûre, mais extrêmement semblables. Lorsqu'elle eut finit de se livrer. Lotte était pensive.

-Je te l'ai dit, tu ne m'embêtes pas, dut-elle réitérer avec calme.

Un silence s'installa pour quelques secondes. Le temps de reprendre une pâtisserie, véritables délices. La française ferma à nouveau les yeux, se laissant aller aux sensations sucrées qui envahissait sa bouche. Les goûts de noisettes et de miels, la pointe de fleur d'oranger. Lotte semblait hésiter mais finit par se lancer :

-Tu sais... je comprends ce que tu ressens. Mieux que tu ne le penses. Il faut absolument que tu gardes pour toi ce que je vais te dire mais... quand tu as parlé de perdre le contrôle ;.. j'ai été déstabilisée, j'ai cru... pour une seconde, je ne sais pas, j'ai cru que tu avais compris... Je suis atteinte d'une... dégénérescence. Mon corps... je perds de plus en plus souvent le contrôle de mon corps. Les crises sont de plus en plus violente et douloureux et dans moins d'un an, il semblerait que je ne puisse même plus danser... ni marcher... la douleur des crises me tuera probablement avant que je ne finisse en fauteuil...

La révélation n'avait pas vraiment été préparée. A vrai dire, la danseuse n'avait jamais imaginé en parler à qui que ce soit. Mais Amelia avait été honnête avec elle, elle voyait cela autant comme un juste retour de confiance que comme un moyen de mettre enfin des mots sur une peur qui la dévorait tous les jours un peu plus de l'intérieur.
Pour balayer le malaise, la danseuse avait sorti son portable de sa poche et jeter un coup d’œil à l'écran, vérifiant que l'on avait cherché à la joindre. Mais son regard tomba en premier lieu sur l'horloge, qui indiquait une heure déjà avancé dans le petit matin. L'étoile gémit de contrariété. Elle devait être à neuf heure sur le planché de la grande salle de répétition à l'opéra, c'était à dire dans moins de six heures, prête à découvrir la nouvelle chorégraphie pour l'ouverture de l'exposition universelle. Lotte laissa s'échapper un rire un peu nerveux et se redressa. Elle observa une dernière fois Amelia avec attention.

-Il faut que je rentre, j'ai plus l'âge de faire des nuit blanches et danser une journée entière dans la foulée. Mon chauffeur peut faire un détour par chez toi. Lui proposa-t-elle avec un petit sourire.

Elle griffonna un petit mot sur la note laissé par le jeune propriétaire du club, avant de laisser derrière elle la fête.
Nikiya
Sphère Artistique
avatar

Messages : 415
Etat Civil : Mariée
Pouvoirs : Conscience et contrôle du fonctionnement physiologique de son corps


Always comes a time when you need to take tough decisions.
Revenir en haut Aller en bas
Mar 19 Juil 2016 - 15:17
Avec le poids des responsabilités qu'elle avait au sein de la flotte, ainsi que toutes les exigences qu'elle se fixait elle-même dans le reste de ses activités, Amelia avait bien peu d'occasion de réellement se détendre. En plaisantant, sa sœur lui disait toujours qu'elle ne savait sans doute même pas comment faire, et elle n'était pas loin de lui donner raison. L'angoisse et la tension étaient pour elle son état d'esprit par défaut, et il lui fallait souvent lutter pour réussir à l'apaiser un tant soit peu. Voilà pourquoi une soirée comme celle-ci se révélait finalement être une véritable bénédiction. Pourtant, en repensant à ses débuts houleux ou à sa brève attaque de panique sur la piste de danse, il aurait pu en être bien autrement. Mais la présence de Lotte s'était finalement avérée des plus bénéfique, de même que son attitude. Parmi ses proches, Amelia réagissait le mieux avec ceux qui réussissaient à la pousser un peu en-dehors de sa zone de confort, comme si elle recherchait des caractères complémentaires qui sauraient secouer un peu sa rigidité naturelle. Des gens qui lui rappelaient que la vie valaient la peine d'être vécue, et qu'elle n'était pas uniquement constituée de règles à ne jamais enfreindre quelles que soient les circonstances. Des gens qui lui rappelaient qu'ils étaient possible de profiter d'un peu de spontanéité, et qu'il était important de sortir du cadre. De profiter de l'instant, tout simplement. Aussi ne regrettait-elle plus un seul instant d'avoir brisé le règlement de l'opéra en s'aventurant dans les coulisses. De même, le pompeux du gala était déjà oublié, et son accès d'angoisse sans importance, d'autant que le comprimé d'appoint, la réaction de Lotte et l'intervention de cet homme aimable l'avaient très vite étouffé dans l’œuf. Ce soir, elle n'était pas seulement le lieutenant Caine, elle était aussi Amelia, qui s'était fait une nouvelle amie et qui aurait presque été d'humeur à traverser en-dehors des clous si cette simple pensée n'était pas restée tout bonnement inconcevable.

« Je ne me sens pas comme une héroïne. »
dit-elle quand la danseuse l'interrogea à ce sujet. Habituellement, elle n'aimait guère en parler en ces termes, mais elle se sentait assez à l'aise avec sa compagne pour éviter de tourner autour du pot. Comme Dahlia ou Lexy, Lotte avait visiblement le chic pour la mettre assez en confiance au point d'abaisser ses barrières. « L'amirauté aime me faire passer comme telle, parce que ça apporte bien plus de crédit à la flotte de le présenter ainsi. Rien de tel pour s'accorder les faveurs du public, voire augmenter les statistiques de recrutement. « Rejoignez la flotte, découvrez le monde, devenez un héros ! », ce genre de choses. Alors qu'en vérité, on passe bien plus de temps le nez sur ses instruments de bord que sur le monde, qu'il y a bien plus de routine que d'action et qu'il n'y a rien de plus terrifiant que de se retrouver sur le pont au milieu d'un combat quand cette dernière entre jeu. Crois moi quand je te dis que toute velléité d'héroïsme romantique fond comme neige au soleil quand tu sens la passerelle vibrer sous tes pieds à chaque coup au but, que tu entends le bruit déchirant du métal qui te sépare du vide se tordre de plus en plus, et que les cris des blessés et des mourants retentissent de la salle des machines au poste de commandement. J'ai vue une enseigne -Malia, plus jeune que moi, à peine sortie de l'académie- se vider de son sang après le court-circuit de sa station. Je crois...je crois que je n'oublierai jamais son regard, quand elle est partie. Ce n'était pas celui de l'héroïque officier de la flotte mort avec bravoure en faisant son devoir, non ; seulement celui d'une gamine terrifiée. Et quand tu es en l'air, même si ton courage t'abandonne, tu ne peux pas fuir ; alors il n'y a plus grand chose qui te séparer d'une panique fatale. Pour toi, et tous ceux qui dépendent de ton commandement. Quand mon supérieur a été incapacité, j'ai...fait de mon mieux, voilà tout. J'ai fait de mon mieux pour surmonter cette panique, et je continue de croire que j'ai perdu de précieuses minutes à me reprendre. Des minutes qui auraient fait toutes la différence pour plusieurs hommes et femmes à bord. Mais j'essaie de me concentrer sur tous ceux qui s'en sont sortis, et j'essaie surtout d'accepter qu'il ne sert à rien de s'appesantir sur le passé. Au fond, je sais bien que si j'avais réellement merdé, la flotte ne me traiterait pas comme elle le fait maintenant, mais je ne pense toujours pas que ça mérite les honneurs. Je n'ai fait que mon devoir, et peut-être pas aussi bien que j'aurais voulu...que j'aurais dû le faire. Maintenant, tout ce qu'il me reste à faire, c'est de me montrer digne de mes nouvelles responsabilités. Je le dois aux disparus, et plus encore à ceux qui vont servir sous mes ordres. Quant à la sérénité... Je doute de vraiment la connaître un jour, pas après avoir connu le combat. Mais je vis avec son absence depuis plus ou moins toute ma vie ; même les mauvaises habitudes peuvent devenir de bonnes et fidèles compagnes, avec le temps... »

Amelia réalisa qu'elle n'avait parlé aussi candidement de cette expérience qu'avec un cercle très restreint de personne. Son médecin, Paul, et sa mère, qui était à mesure de la comprendre parce qu'elle était aussi passée par là. Même sa sœur et Lexy n'avaient pas eu droit à tous ces détails, à un ressentit aussi vif. Peut-être avait-elle ressentit le besoin de se confier à quelqu'un d'extérieur, peut-être plus à même de l'entendre pour la comprendre comme pour la juger. Peut-être était-ce simplement le moment qui s'était avéré propice. Toujours est-il que cela lui fit beaucoup de bien, de se montrer aussi honnête que possible. Elle espérait surtout ne pas avoir ruiné l'ambiance ; elle n'avait pas prévu de s'attarder autant sur le sujet, cela s'était juste...fait.

« Voilà longtemps que je n'avais réussi à en parler ainsi. La soirée continue d'être pleine de surprises... » sourit-elle, profitant toujours de cet apaisement bienvenue. Ici, dans cette arrière-salle, loin du reste du monde, elle se sentait à l'abri. Au calme. Aussi, que Lotte lui retourne la confession la prit un peu par surprise, mais elle se montra plus attentive que jamais. En apprenant le secret de la danseuse, son cœur se serra, et elle prit instinctivement une des mains de son amie pour gentiment la presser entre ses doigts. Elle se doutait bien que Lotte n'était pas femme à apprécier la pitié, mais elle tenait à lui assurer de sa compassion, ce qui était différent. Elle prit quelques instants pour digérer ces informations, désireuse d'y réagir le mieux possible.

« Je n'en parlerai à personne, tu as ma parole. Je suis désolée, Lotte. Je n'ose pas imaginer à quel point ça doit être difficile. Est-ce...est-ce qu'il n'y a vraiment aucun moyen d'enrayer le processus ? J'imagine bien que tu as dû tout tenter... » Caine se redressa, cherchant le regard de son amie. « Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas. Je suis là. Si tu as besoin de parler, ou...je ne sais pas, de n'importe quoi, tu peux compter sur moi. Est-ce que...est-ce que tes proches sont au courant ? Personne ne devrait traverser ça seul. »

Amelia avait peur de se perdre dans un nouveau déluge de paroles, aussi se força-t-elle à retenir les mots qui se bousculaient à ses lèvres. Que pouvait-elle dire de plus ? Rien qui ne changerait la situation, au fond. Elle avait toutes les peines du monde à imaginer que cette jeune femme magnifique, pleine d'assurance et et de talent assis à côté d'elle pouvait vivre une telle épreuve, encore moins être sur le déclin. Cette seule pensée s'apparentait à une injustice terrible, et Amelia se sentait terriblement impuissante. Que pouvait-elle faire ? Elle se promit de faire honneur à sa parole : Lotte pourrait compter sur elle, si elle en avait le besoin. Et puis, très égoïstement, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la colère face à la vie qui lui faisait rencontrer une nouvelle amie pour menacer de la reprendre presque aussitôt. Quand la danseuse mentionna l'heure, comme pour détendre l'atmosphère, Amelia s'aperçut qu'elle avait presque oublié de respirer, aussi s'autorisa-t-elle quelques secondes pour reprendre le contrôle. Elle ne put s'empêcher de sourire à la remarque de Lotte, avant de se lever à son tour.

« Je ne dis pas non pour la voiture. Je n'ai plus l'âge non plus de veiller aussi tard quand une longue journée m'attend, mais je croyais aussi ne plus avoir l'âge de transgresser les interdictions d'entrer. Tu m'auras rappelé que cela vaut parfois le coup d'enfreindre un peu les règles, merci pour ça. » Elle se pencha en avant, et déposa un baiser sur la joue de la danseuse. « Merci pour cette soirée. Je suis heureuse de t'avoir rencontrée, Lotte. Et je pensais ce que j'ai dit : peu importe pour quoi, tu pourras compter sur moi. »

Je veux vivre, je ne veux pas mourir. Pas mourir. Pas mourir. Et ce n'est pas une blague. Pas une blague. Pas une blague.

Jamais ce mantra ne lui avait paru autant approprié, maintenant qu'elle pouvait imaginer à que point il pouvait s'appliquer à quiconque se retrouvait aussi injustement accablé par le destin. Elle le pensa de toutes ses forces, non pour elle, mais pour Lotte. Puis elle la suivit à l'extérieur, loin de la fête, loin des confessions difficiles, dans l'air du petit matin qui arrivait, se prenant à espérer contre toute attente qu'aucun jour ne serait jamais le dernier.
Solaris
Sphère Militaire
avatar

Messages : 75
Etat Civil : en couple
Pouvoirs : absorbtion et projection d'énergie
Revenir en haut Aller en bas
Page 2 sur 2Aller à la page : Précédent  1, 2
Sauter vers :

Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
L'Arche :: Édimbourg :: New Town :: Edimburg Opera House-