[CLOS] You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua]

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Mar 22 Mar 2016 - 10:34
"And I'm just getting started, let me offend
The devil's got nothing on me my friend
All I want is to be left alone
Tact from me is like blood from a stone"


Beekeeper - Keaton Henson

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Je terminai d'essuyer le comptoir, avant de lancer le chiffon sale dans le seau en plastique à cet effet. D'un coup de pied, je le fis glisser sous le meuble ; il paraissait presque incongru dans le décor rétro du diner, dont l'intérieur avait été refait presque à l'identique de celui où Angela Daniels avait servi en Australie. Alexander n'avait pas lésiné sur les moyens pour que je m'y sente à l'aise, et si je conservais envers lui une saine méfiance de circonstances, je reconnaissais volontiers que jusqu'ici, il avait fait honneur à sa parole. Et malgré le décor, peut de choses, les différences avec ma vie à Coledale étaient plus nombreuses que je n'essayais de les compter. Peut-être parce que là-bas, cela n'avait pas vraiment été ma vie, finalement. D'Angie, je gardais le nom et le prénom pour de simples facilités administratives, et le goût d'une vie simple. L'idée de me retrouver à nouveau à servir tartes et cafés m'avait semblé naturelle ; à vrai dire, je ne me serais pas vraiment imaginée faire autre chose. Mes compétences en rapport avec une vie professionnelle active avaient quelques décennies de retard, et j'aimais me réfugier dans cette routine qui me permettait aussi bien de m'occuper l'esprit que de m'occuper des autres. Le temps passé à servir mes clients était du temps que je ne passais à m'inquiéter quant à la résurgence de mes pouvoirs. Et puis, quelque part, j'avais l'impression que je le devais à Angie.

Avant que je ne le reprenne avec l'aide d'Alexander, « Chez Reggie » était un bar. Ou plutôt, une succession de bars et de gargotes dont personne n'avait jamais jugé bon de changer le nom originel. A en croire les archives les plus anciennes, l'établissement était vénérable au point de se demander s'il n'avait pas toujours été là, coincé entre des constructions successives qui lui donnait l'air d'une de ces petites boutiques aussi mystérieuses et baladeuses qui surgissaient au gré des ruelles. De l'extérieur, il ne payait pas de mine : façade crème passée, vitrine un peu opaque, et signe en néons rouges dont une lettre sur deux s'allumait par intermittence. Et si je n'avais pas hésité à rendre l'intérieur aussi confortable et chaleureux que possible, j'avais religieusement évité de changer l'image qu'on pouvait en voir de la rue. Je n'aurais trop su dire pour quoi, j'avais eu la curieuse impression que c'étaient ainsi que les choses étaient censées rester. De toute façon, ce n'était pas ça qui me coûtait des clients. Les habitués les plus fidèles avaient connu au moins trois ou quatre itérations de « Chez Reggie », et ne s'étaient montrés que modérément surpris de voir un jour que mon diner avait remplacé leur bistrot. Pour certains, peu leur importait ce qu'on pouvait bien leur proposer sur un menu tant qu'ils pouvaient garder le luxe de venir boire un café à la même heure et au même endroit comme ils le faisaient depuis trente ans. Je pouvais également compter sur la présence d'habitués plus récents, découvrant l'endroit au hasard de leurs promenades ou par le bouche-à-oreille. Telle une jeune femme, blonde et pleine d'entrain, dont l'appétit insatiable pour les gaufres ne manquaient jamais de m'étonner. Et c'était encore sans compter les connaissances d'Arturo qui avaient prévu de faire de Chez Reggie un lieu de rencontres. Non, pour le moment, je n'avais pas à me plaindre de ma vie à Édimbourg. J'avais eu peur de me sentir surchargée par la foule et l'activité bourdonnante de l'arche, mais j'y avais au final trouvé un anonymat appréciable et une source constante de distractions bienvenues. J'avais manqué des choses en m'exilant en Australie avant ma capture, et je faisais de mon mieux pour rattraper mon retard depuis mon réveil. Peut-être était-ce aussi pour ça que je me sentais aussi bien dans mon nouveau diner, qui faisait un parfait refuge hors du temps lorsque j'avais besoin d'oublier mes tracas. Plusieurs tests avaient également été prévus avec les savants d'Alexander ; les jours à venir ne risquaient pas d'être morne, même si cela m'aurait tout aussi bien convenu.

De plus, je n'étais pas seule : Larry me tenait compagnie la plupart du temps. Il était présentement occupé à préparer la table de billard installée dans un coin, sifflotant gaiement, ses écouteurs dans les oreilles. Lorsqu'il s'était présenté devant le diner le jour de son ouverture, il m'avait fallu décidé si j'en étais contente ou agacée. J'étais sincèrement heureuse de le revoir, mais guère surprise. Je savais également que si la Famille l'avait envoyé à Édimbourg, c'était aussi bien pour me tenir compagnie que me tenir à l’œil. Je n'en tenais cependant pas rigueur à Larry, qui s'était toujours révélé d'un soutien aussi fidèle que précieux pour la Famille, et depuis les siècles où l'offre de nous servir lui avait été faite. Dépourvu du gène x, sa longue vie était due aux efforts conjugués de Death et Destiny, et aucun de nous n'avaient jamais eu à le regretter. Larry non plus, ou du moins ne laissait-il jamais paraître le contraire, toujours de bonne humeur. Il avait été décidé que bénéficier du concours d'un humain à la base tout ce qu'il y a de plus normal ne pourrait que nous être profitable, et il s'était toujours acquitté de ses tâches avec brio. Au fond, j'étais ravie de l'avoir à mes côtés ; il était pour moi un ami, non pas un serviteur, et j'avais toujours apprécié son conseil. Et puis il était distrayant, à sa manière parfois maladroite.

Une fois le billard en ordre, il alla brancher le juke-box, et je commençai à m'appliquer à la préparation du premier pot de café de la journée. J'avais beau être pourvues des meilleures cafetières italiennes et de les servir à la demande, un grand nombre de clients n'imaginaient pas se passer du café à l'américaine que je ne pouvais jamais m'empêcher de préparer avec un petit pincement au cœur. Je portais un uniforme dans les mêmes tons que celui que j'avais à Coledale, tablier sur le dessus et crayon derrière l'oreille. Au-dehors, les premiers passants cheminaient déjà sur le trottoir dans un matin hivernal encore dépourvu de soleil. J'ouvrais tôt en semaine, n'ayant pas besoin de beaucoup de sommeil, et je commençait généralement ma journée par un jogging vivifiant que je terminai Chez Reggie avant d'enchaîner avec une douche rapide dans l'arrière-boutique. Le temps que je m'habille et fasse irruption dans la salle, Larry était à chaque fois arrivé entre temps, avec le sourire et un bon mot. A en croire nos habitudes, aujourd'hui ne changerait guère des autres jours, et je n'y voyais pas d'inconvénients. L'air au dehors était frais, l'intérieur bien chauffé, et les chaises et les banquettes n'attendaient plus que nos premiers clients. Sous leurs coupoles, les tartes encore chaudes se faisaient sentir, et tout était prêt pour le service. Le carillon ne tarda d'ailleurs pas à se faire entendre, et je levai aussitôt la tête pour accueillir le nouveau venu, Larry ayant momentanément disparu dans l'arrière-salle.

Nouveau venu, mais vieil ami. Quel que soit le visage, j'avais l'impression que j'aurais pu le reconnaître entre mille. Quelque chose dans l'attitude, peut-être ; ou le regard. Lorsqu'on avait des centaines et des centaines d'années d'existences, on finissait par définir les gens au-delà de leur simple apparence. La première fois que je l'avais revu, j'étais restée surprise, d'autant plus que je ne pouvais pas être à cent pour cent sûre non plus qu'il s'agissait bien de lui. En tous les cas, je ne m'étais certainement pas attendue à le croiser ainsi sur l'arche. A croire que plus on vivait longtemps, plus le monde devenait aussi petit qu'on le racontait. A cette première rencontre j'étais restée plantée devant lui, les mains sur les hanches ; j'avais d'abord esquissé le geste de lui toucher la joue avec l'une d'elle, comme pour m'assurer de qui je voyais, mais une étrange impulsion m'en avait empêchée. « C'est bien toi, n'est-ce pas ? » avais-je fini par dire, même si je n'avais plus guère le moindre doute.

Aujourd'hui, je m'étais contentée de contourner le comptoir pour venir à sa rencontre, le sourire aux lèvres. Je pris néanmoins soin de ne pas envahir son espace personnel plus que nécessaire ; il y avait chez Camille une intensité fiévreuse que je n'avais jamais rencontrée dans ses incarnations précédentes, et il y avait dans son regard une ombre que je ne savais pas encore comment éclairer. Je le contemplai un instant, simplement heureuse de le voir, et je lui indiquai d'un geste machinal la place qu'il aimait à occuper lors de ses passage en mon antre.

« L'habituel ? »lui demandai-je en guise de salut, sans faire de chichis. « Qu'est-ce qui t'amène par chez moi de si bon matin ? »

Je l'accompagnai, lissant pensivement mon tablier d'une main ; il n'y avait pas encore de monde, et je pouvais bien m'accorder de temps pour bavarder avec un vieil ami...
Delight
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Mar 22 Mar 2016 - 20:45



« Be thou the rainbow in the storms of life. The evening beam that smiles the clouds away, and tints tomorrow with prophetic ray. »
Lord Byron

J’ouvris les paupières, et la lumière de la lune me frappa presque de sa douceur, à travers le ciel glacé d’hiver. J’étais couché au sol, la nuque arquée de manière trop peu naturelle pour que ce soit confortable, et une douleur dans le dos me disait qu’il avait lui-même dû se trouver dans une position semblable. Pourtant, je restais ainsi encore quelques minutes, observant avec calme l’astre lumineux de l’autre côté de la petite et unique fenêtre de la cave. Puis je me relevais, provoquant une douleur aigue de la première vertèbre cervicale –la justement nommée Atlas- jusqu’au bas du bassin, mais comme souvent, je fis de mon mieux pour l’ignorer. Le rayon de lune qui perçait du carreau éclairait étonnamment bien la pièce, et dévoilait l’état désastreux dans lequel elle se trouvait.

Les quelques meubles qui y avaient été disposés étaient retournés, dispersés aux quatre coins de la cave. Un fauteuil était même sauvagement éventré, dévoilant des lambeaux de cuir et d’une substance duveteuse qui avait dû être du rembourrage. Les murs portaient de longues lacérations, comme si un objet aiguisés les avait pourfendus de manière répétée et avec rage. Une substance, qui s’avérait finalement être de la vieille peinture noire, était étalée sur le sol et sur une parties des parois. Du pot qui l’avait contenue et qui avait dû traîner dans la pièce avant que j’y vienne, il n’est restait rien. Je préférais ne pas savoir ce qui lui était arrivé, et après tout, ce n’avait été qu’un pot de peinture. Pour cette fois-ci.

De toute évidence, j’avais été de fort mauvaise humeur ces dernières heures, et Le fou s’en était donné à cœur joie. Mais j’avais connu pire. Bien pire.

Péniblement, je me remis debout, titubant légèrement avant de retrouver un équilibre moins précaire. Je m’appuyais contre un pan de mur propre, et pris quelques secondes pour concentrer ma pensée et mon énergie, posant à nouveau mon regard sur la lune et la fenêtre qui avait miraculeusement survécu au massacre. J’avais été bien avisé de remplacer le verre par du double vitrage à mon arrivée. Puis, ayant retrouvé des forces, je pris finalement la direction de la porte et remontais au rez-de-chaussée.

Un coup d’œil à une vieille horloge me signalait qu’il était trois heures du matin, ce qui se confirma par le silence nocturne des rues alentour et que je pouvais à présent percevoir. La crise n’avait pas duré très longtemps cette fois-ci, juste quelques heures. Soupirant, je parvins à traîner ma carcasse jusque dans le salon, et à m’y affaler dans un râle douloureux. Après quelques secondes, une main confortant mais non-tangible vint se poser sur mon front, et je parvins à esquisser un sourire au fantôme de Johanna, un peu plus apaisé par sa présence et son sourire.

Au moins, j’avais la paix ici.

J’avais acheté cette vieille maison aux abords de la ville et non loin de ce qui restait de la mer. Mon appartement, situé au centre-ville, m’était surtout utile les jours où je devais me rendre à l’université ou à divers labos. Mais j’avais besoin d’un lieu calme, isolé. Un lieu où je pouvais passer mes crises de démence sans peur de me retrouver avec du sang sur les mains, ou avec mon mobilier explosé en mille confettis. Ou Dieu seul savait quoi encore. J’avais donc aménagé cette maison avec le strict nécessaire, quelques affaires de rechange et deux ou trois choses à manger.

D’ailleurs, en parlant de manger… Je commençais sérieusement à être affamé. Comme toujours, après ce genre de nuit. Mais la perspective de manger les rations de survie que j’avais apportées ici ne m’enchantait guère, et la solution s’imposa d’elle-même à moi. Bien évidemment. Rassemblant mes forces, je me relevai et pris une dizaine de minutes pour arranger mon apparence dans la salle de bain. Je jetai les loques à moitié déchirées qui m’habillaient, et pris un jeans et une chemise dans l’armoire. Pour l’heure, cela suffirait. Je donnais un cours plus tard dans la journée, mais j’avais de quoi me changer à mon bureau de l’université. Alors que je m’observais dans le miroir, je vis le visage de ma femme s’illuminer dans un doux sourire, alors qu’elle hochait doucement la tête pour approuver mon choix vestimentaire. Ceci étant fait, je quittai la maison et commençais à marcher dans la nuit, en direction de la plage, Johanna trottinant derrière moi, invisible à tous.

La vue de la mer était encore l’une des rares choses qui parvenaient à m’apaiser quelque peu. Peut-être parce qu’elle m’était familière, et que l’avais vu depuis tous les rivages, et qu’elle semblait toujours rester la même. C’était un point d’ancrage précieux, alors que tout changeait terriblement vite dans ce monde.

Le bruit des vagues se mêlait à celui des rires de ma femme, qui courrait et tournoyait joyeusement sur le sable. J’esquissais à nouveau un faible sourire face à une illusion que j’étais le seul à percevoir.

Le temps que je parvienne dans Edimbourg, le jour pointait presque le bout de son nez, et l’humanité s’était doucement réveillée. Revigoré par ma promenade aux aurores et par l’air vivifiant du matin, je poussai la porte de « Chez Reggie ».

Comme cette première fois, il y a quelques temps, où je n’étais pas entré par hasard. Je savais qu’elle serait là, non seulement parce que les cartes me l’avaient promis, mais surtout parce que j’en avais eu l’intuition. D’une façon ou d’une autre, lorsqu’elle n’était pas très loin, je le sentais. Les parts respectives de folie en nous s’appelaient peut-être, comme des aimants. Ce qui ne nous avait jamais empêchés d’apprécier la compagnie de l’autre, bien au contraire. Mais, même si la retrouver à nouveau m’avait procuré une joie que je n’éprouvais plus que très rarement, et après la surprise de cette nouvelle enveloppe corporelle, j’avais bien vu qu’elle l’avait senti. Elle avait vu que je n’étais plus tout à fait le même, et gardait des distances à la fois respectueuses et intriguées.

Même aujourd’hui. Mais je ne pouvais pas lui en vouloir, et elle n’en perdait pas sa bonne humeur pour autant. Delight restait Delight, et c’était également une constante qui me rassurait à travers les années. Et ces temps-ci, il n’y avait généralement qu’avec elle que je parvenais à retrouver un semblant d’énergie et d’animation sincère. Prenant place au fond du Diner, je la remerciai d’un hochement de tête, tout en affichant un léger sourire. L’habituel petit déjeuner complet, avec pancakes, bacon, saucisses et œufs brouillés. De quoi rassasier mon appétit d’ogre, qui était encore décuplé ce matin.

"S’il te plaît. Mais double ration cette fois-ci. Et je prendrai du café. A l’italienne, bien sûr." Je lui adressai un rapide regard complice, dans lequel apparut vaguement une lueur, qui s’éteignit cependant bien vite pour laisser place à un regard plus morne, habituel depuis mon arrivée ici. Je détournais un instant les yeux pour observer vaguement dans le vide, avant de répondre de façon tout à fait pragmatique et directe : "J’ai eu une crise cette nuit. Je suis revenu à moi de bonne heure, affamé, avec une furieuse envie de pancakes. Curieux, non ? Enfin non, pas vraiment. Il n’y a qu’ici que je peux en manger d’aussi bons. Et avec un vrai café."

A nouveau, je reportai mon attention sur Delight, souriant.

"Mais ça me fait surtout plaisir de te voir, après tout ce temps, mon amie. Et parce qu’on a sans doute des choses à se dire." Delight, et dans une moindre mesure le reste de sa famille, faisaient partie des rares personnes à me connaître aussi bien. A force de nous croiser et de nous côtoyer à travers les siècles, elle plus que quiconque connaît le cours moyen de mes différentes existences, ainsi que leurs travers. Il n’y a que les derniers événements de cette vie qui lui sont inconnus, pour l’heure, mais si elle venait à me poser la question, j’y répondrais certainement. Et peut-être lui parlerais-je du fantôme de ma femme, qui avait présentement pris place en face de moi à table et nous observait avec tendresse. Elle aurait certainement beaucoup apprécié Delight. Mais pour l’heure, je préférais me concentrer sur mon amie, que je sentais également changée depuis notre dernière rencontre, dans une autre de mes vies : "Je vois que tu as pris tes marques ici, je suis content pour toi. Tout se passe bien ?"

Je vis passer Larry, et lui adressai rapidement un signe poli pour le saluer. L’endroit était encore relativement désert, et mon premier cours n’avait pas lieu avant plusieurs heures. Nous avions donc le temps de discuter.
Wairua
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Mer 23 Mar 2016 - 9:24
Dans mon dos, j'entendis Larry taper plusieurs coups répétés contre le juke-box. Malgré son grand âge, l'homme de main de la Famille s'était toujours intéressé aux nouvelles technologies -pour lesquelles il excellait- en oubliant bien vite les plus anciennes. Il faisait des merveilles avec un clavier d'ordinateur, mais se retrouvait bien emprunté devant le premier téléphone à cadran. Non pas qu'on en trouve encore beaucoup de nos jours... A la décharge de Larry, l'appareil qui trônait dans le diner n'était pas des plus coopératif. C'était un engin capricieux et, s'il avait un regard, on aurait sans peine pu le qualifier de moqueur. Rien que quelques coups de pieds bien placés ne pouvaient rétablir, ceci dit. Rapidement, les premières notes d'une chanson se firent entendre, et je n'eus pas besoin de le regarder pour savoir que Larry s'était fendu d'un hochement de tête satisfait.

Things change fast, but this too shall pass... La voix de Danny Schmidt enveloppa Chez Reggie, le rythme de la musique conférant une certaine couleur aux lieux. Je n'aimais guère que l'endroit soit plongé dans le silence ; je le préférais vivant, changeant, les voix animées des clients se mêlant aux notes du juke-box et au bruit des boules de billard qui s'entrechoquaient. J'avais trop connu le silence, ces derniers temps. D'abord dans le désert australien, lorsque j'avais décidé de vivre en ermite. Puis dans ma cage de verre, une fois capturée par les Invisibles. Ce fut Angie qui me rappeler les plaisirs simples et ô combien essentiels qu'étaient la musique et la conversation. J'avais acquis dans l'une et l'autre de nouvelles habitudes qui m'étaient devenues aussi familières que respirer. Et puis je lui devais bien ça, à la serveuse. Elle n'aurait pas voulu que je reste dans mon coin à m'apitoyer sur mon sort. En pensant cela, j'observais plus attentivement mon vieil ami, Anima. Ou Wairua, comme il se faisait appeler dans cette vie-ci. D'aussi loin que je le connaissais, c'était la première fois qu'il avait opté pour pareil changement. Je me demandais pourquoi, lui dont l'âme immortelle m'avait toujours parue si constante. Je le voyais changé, au-delà de l'apparence et du nom mortels dont il était attribué aujourd'hui. Il avait l'air sec, presque usé. Tout était dans les détails : un mouvement, un éclat dans le regard...ou l'absence d'un éclat. Qu'avait-il bien pu lui arriver ?

But scared to ask, how can nothing seem to last?
Cause like a cancer in your body, it all just goes too fast...


Je ne pus m'empêcher de sourire lorsqu'il commanda son petit-déjeuner habituel. Au moins avait-il bon appétit, ce qui faisait plaisir à voir. Peut-être y trouvait-il encore un petit plaisir auquel il pouvait se livrer sans regrets. Je n'avais pas besoin de noter sa commande, que je connaissais déjà par cœur. Je claquai des doigts pour attirer l'attention de Larry, qui portait une caisse contenant plusieurs cartons de sucre. Je formulai la commande sur ses lèvres sans parler, leva deux doigts -non, trois après une brève hésitation, j'avais faim- et me fendis d'un sourire quand Larry réussit à lever le pouce malgré son colis pour me signifier qu'il avait compris. J'ajoutai un « Merci ! » silencieux, avant de me tourner vers Camille.

« Je me joins à toi ? Je n'ai avalé qu'un jus d'orange ce matin, et j'ai un peu de temps avant le coup de feu. »

Joignant le geste à la parole, je m'assis à la table choisie par l'homme et réajusta pensivement le tablier que je portais par-dessus mon uniforme. Mes longs cheveux tombaient sur mes épaules ; je les attacherai plus tard, quand le service serait bien lancé. Pour l'heure, j'avais juste envie de me sentir aussi moi-même que possible ; peut-être pour essayer d'encourager mon ami à faire de même. Je n'étais pas surprise de le voir aussi affamé : une crise de folie avait de quoi vous creuser l'estomac. Le truc, c'était d'essayer de rester juste assez sain d'esprit pour se rappeler qu'il valait mieux manger après, dès fois qu'on se retrouve à mâcher les plantes vertes. Ou pire encore, j'en avais plus d'une fois fait la désagréable expérience.

« Je sais ce que c'est. » Et c'était vrai. Peut-être pas pour les mêmes raisons, mais la folie, j'en connaissais un rayon. « Une fois, je me suis réveillée au sommet d'un palmier, avec un flamant rose en plastique dans la main et, sur le palmier d'en face, une chèvre qui me regardait d'un air vexé. Et j'avais une furieuse envie de crêpes au sucre. J'ai dû faire toute la côte pour en trouver une, mais encore aujourd'hui, ça reste la meilleure crêpe que j'ai jamais mangée. Ce qui n'est pas peu dire. »

Et c'était sans doute là l'une des frasques les plus sages dont je me souvenais. Delirium était imprévisible, inconstante et aléatoire ; et puis il y avait toutes les crises dont je ne me rappelais pas du tout. Ce qui était sans doute pour le mieux. Je me demandais comment aborder le sujet de sa crise nocturne sans donner l'impression de me montrer fouineuse, quand il parla à nouveau. Je souris, et avança une main sur la table pour effleurer la sienne du bout des doigts. Je ne voulais pas me montrer envahissante, mais je voulais lui montrer que j'étais toujours là pour le soutenir.

« Je suis heureuse de te voir aussi, vieil ami. Plus que tu ne peux le croire. Il est parfois difficile de se rendre du compte du temps qui passe lorsqu'on est aussi vieux que nous le sommes, mais je sais au moins que cela fait bien trop longtemps. J'ai l'impression qu'il nous faudra bien plus d'un petit-déjeuner pour tout rattraper, mais je ne m'en plains pas. »

De la cuisine surgissaient déjà l'odeur du bacon et des saucisses en train de griller. Hernando ne chômait pas, et j'étais heureuse qu'il acceptât de me suivre à Édimbourg. Grâce aux pouvoirs utiles d'un prodige travaillant pour Alexander, il ne se rappelait pas de l'incident de Coledale. Pour lui, j'étais toujours Angie, et c'était étrangement rassurant. Lorsque la petite serveuse qu'il avait l'impression de connaître depuis toujours avait proclamé son envie d'étendre ses ailes, il avait même été rassuré qu'elle lui propose de la rejoindre pour travailler ensemble. Comme s'il estimait de son devoir de veiller sur elle. Sur moi. Il s'était accoutumé à la ville encore plus vite que je ne l'avais fait, et il ne se passait pas un jour sans qu'il s'extasiât devant le matériel haut de gamme qui lui permettait de réaliser les meilleurs pancakes qu'il avait jamais fait. Bref, il était aux gens, et j'étais heureuse pour lui.

« C'était un peu chaotique, au début, mais tu sais ce que c'est... Je crois qu'une vie tranquille, ce ne sera jamais pour moi. Mi J'ai toujours peur d'être la cause d'un nouvel...incident, mais me terrer dans un coin n'allait rien changé. Je n'étais plus moi-même, ces dernières années ; j'ai cru que je pourrais définitivement oublier qui j'étais, limiter les dégâts pour de bon. Je me suis trompée, un fois de plus. Et me revoilà. » Réalisant que je m'étais assombrie malgré moi, je redressai la tête avec un sourire : « Mais je n'ai pas à me plaindre. Le diner marche bien, j'ai déjà des clients fidèles, et Larry m'aide beaucoup. La Famille est censée passer un de ces quatre, pour célébrer l'ouverture. Cela fait bien longtemps qu'on n'aura pas été réunis tous ensemble. Ou presque... Je suis sûre que Death sera heureuse de te revoir ! »

Ma sœur avait toujours beaucoup apprécié Anima. Le cas de ce dernier la fascinait, mais elle n'oubliait jamais de le considérer comme une personne plutôt que comme une curiosité ; ça, c'était plutôt du ressort de Destiny... Larry nous interrompit soudain, déposant un grand plateau sur lequel se trouvaient trois assiettes complètes. Deux pour Camille, et un pour moi. Je le remerciai d'un signe de tête.

« Je reviens avec le café. »

Il s'en retourna vers le comptoir, et je disposai les assiettes sur la table avant de reprendre : « Sois sans crainte, je l'ai bien formé pour le café. Et toi, comment...comment vas-tu ? Comment te traite cette vie-ci ? »]

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Delight
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Mer 23 Mar 2016 - 19:46
Le juke-box récalcitrant n’était pas sans me rappeler une certaine époque, il n’y a pas si longtemps, finalement. En regard de tout ce que j’avais vécu, et qui s’effaçait petit à petit de ma mémoire humainement limitée. Heureusement, il était des constantes qui ne changeaient pas ou peu. La musique, la chaleur du soleil sur sa peau, le ciel grisaillé avant l’orage. Et les visages familiers. J’appréciais déjà ce diner, pour ce mélange de sensations connues, mais surtout grâce à Delight. Ici, je retrouvais un peu de cette quiétude et de ce moi passé. Sans pour autant y parvenir complètement. Car j’avais changé, irrémédiablement. Difficile encore de dire à quel point, et si cela continuerait, mais j’étais assurément plus froid et las. Ce qui n’avait certainement pas échappé à mon amie.

Mais elle n’en montra cependant rien, pour l’instant, et signala à Larry ma commande avec une aisance et une habitude qui me firent légèrement sourire à mon tour. Malgré tout, mon appétit restait le même. Et elle, de son côté, remplissait à merveille son nouveau travail. A croire qu’elle était née pour cela, ou qu’elle le faisait depuis longtemps. Peut-être était-ce le cas, je n’avais après tout plus eu de ses nouvelles depuis plusieurs longues années.

"Bien sûr." répondis-je en hochant doucement la tête. Johanna réajusta sa position par rapport à la nouvelle arrivante, malgré le fait que cette dernière ne pouvait ni la voir ni en percevoir la présence. Ce n’était qu’une illusion, mais elle était tristement réaliste. Je préférais cependant me concentrer sur Angie, ainsi qu’elle se faisait appeler désormais. Je lui confiais sans hésitation la raison de cet appétit, sachant qu’elle était sans doute la seule à pouvoir comprendre ce que mes crises impliquaient. Et quelles étaient leur conséquences. J’arquai légèrement un sourcil lorsqu’elle me raconta l’un de ses étranges réveils, même si je n’en fus pas particulièrement surpris non plus. On apprenait à s’y faire, à défaut de comprendre. "Intéressante expérience, je n’en doute pas. Et l’estomac a ses raisons que la raison ignore, semblerait-il. Enfin, tout a bien fini, si tu as tout de même pu avoir tes crêpes."

Et puis, il y avait eu bien pire, certainement. Il suffisait de voir l’état dans lequel je revenais à moi, ou l’état de ce qui m’entourait. Tout dépendait de mon humeur, mais c’était tout particulièrement imprévisible et incontrôlable. Je n’en gardais que quelques souvenirs, fugaces, mais sans doute était-ce mieux ainsi. Et il en était de même pour Delight, quoi qu’à un autre niveau. Après tout, elle connaissait tout un cycle, ce qui restait plus complexe et difficile que le chaos total et changeant de mes propres crises.

Je lui avouais cependant être heureux de l’avoir retrouvée, et bien plus que parce que nous pouvions partager ces répercussions particulières de notre mutation. Cela faisait longtemps, comme elle le soulignait. Trop longtemps. J’acquiesçai donc doucement de la tête à ses paroles, ajoutant simplement avec un léger sourire :

"Sans doute nous faudra-t-il plus de temps, c’est vrai. Mais ce n’est pas comme si toi et moi en étions à court, pas vrai ?"

Question purement rhétorique. Mais ce qui prendrait certainement du temps, c’était de trouver la manière d’expliquer ce qui s’était passé durant ces dernières années de mon côté. Et peut-être du sien, aussi. Car quoi qu’elle paraisse toujours semblable à elle-même, je sentais que quelque chose n’était plus pareil chez mon amie. Je l’interrogeais donc sur les derniers événements de sa vie, alors que l’odeur de mon repas commençait à se faire sentir dans le diner. Encore heureux qu’après tout ce que j’avais vécu, mon corps soit encore capable de réagir à des stimuli primaires comme la faim.

Cependant, mon attention fut rapidement accaparée par la réponse de Delight, et je la fixais silencieusement tout en l’écoutant.

"Oui, je sais ce que c’est…" On n’échappe pas à ce qu’on est, commentai-je finalement. Ce qu’elle disait me parlait tout particulièrement, c’en était presque étrange. "Mais au moins, je suis ravi de voir que cette nouvelle situation fait ton bonheur. Et tiens-moi au courant, cela me fera plaisir de la revoir aussi. "

Même si notre relation était particulière, j’appréciais beaucoup la sœur de Delight. Mais qui n’apprécierait pas Death, d’un autre côté ? Même Dream était attachant, quoique cela faisait longtemps que je ne l’avais pas croisé. Et j’aurais souhaité que ce soit le cas, pour le dernier membre de la famille… Heureusement, l’arrivée de mon repas m’empêcha de trop penser à ce sinistre individu, et je le remerciai également d’un signe de tête poli avant d’attaquer directement mon assiette avec une voracité presque effrayante pour qui n’était pas habitué. Enfin, j’avais l’impression qu’entre la blondinette surexcité et accro au sucre et la jeune femme aux cheveux crépus, les gloutons ne manquaient pas dans ce diner. La bouche pleine, je me contentai donc de hocher la tête à la remarque sur le café, m’en remettant totalement aux bons soins de Larry et de Delight sur ce sujet.

Il me fallut cependant faire une pause, entre deux bouchées de bacon, pour répondre à sa question sur ma vie actuelle. Je déglutis, choisissant finalement de ne pas y aller par quatre chemins.

"Pour reprendre tes mots : chaotique. J’ai aussi appris à mes dépends que je ne pouvais pas échapper à ce que j’étais, à mes responsabilités. J’ai essayé pour une fois de vivre une existence normale, d’avoir une famille et d’oublier toutes ces vies précédentes. Et j’en ai payé le prix fort. A cause de ma naïveté et de ma stupidité, j’ai perdu ma femme et mes filles. Ça m’a passablement… changé." Mon ton était assez neutre et mécanique, mais en reposant le regard sur mon interlocutrice, je retrouvais un semblant de sourire. "Tu as dû le remarquer, non ? Je crois que je me suis un peu éteint depuis notre dernière rencontre. Ou peut-être est-ce le contrecoup d’être resté près de dix ans dans un état de folie. Ce n’est pas trop conseillé, je suppose…"

Je repris une bouchée d’œufs brouillés, avant d’ajouter en la désignant avec ma fourchette :

"Mais toi aussi, tu es différente. Tu n’étais plus toi-même, dans quel sens ? Il y a eu un nouvel incident ?"

Je ne souhaitais pas particulièrement me montrer indélicat, envers Angie en tous cas, mais ma lassitude générale m’avait rendu assez direct.
Wairua
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Jeu 24 Mar 2016 - 9:18
Il avait beau ne pas être ouvert depuis très longtemps, je m'étais déjà profondément attachée à ce diner. Il me rappelait cette courte vie sans histoires à laquelle j'avais eu droit en tant qu'Angie, en Australie, et j'avais décidé d'honorer au mieux la petite serveuse. Je me devais d'affronter ce que me réservait la vie en restant moi-même, mais cela ne voulait pas dire que je devais oublier qui j'aurais pu être. Quelque part, Angela Daniels m'avait beaucoup plus appris en quelques années que pendant plusieurs siècles de ma vie si changeante. Et puis j'en étais vite venue à considérer « Chez Reggie » comme une extension de moi-même, une ancre à laquelle nouer mon existence sur l'arche. Une part de ma vie qui ne dépendait pas de mes relations compliquées avec mes proches -qu'il s'agisse de la Famille ou d'autres- ou du cycle de mes pouvoirs. En endroit où je pouvais vraiment être moi-même, et faire honneur à mon patronyme de Delight, que je considérais être le plus proche de ce que je considérais comme mon véritable caractère. Aussi difficile qu'il soit parfois pour moi de le déterminer. Toujours est-il que je n'avais pas connu d'incident depuis Coledale, et que je décidais d'y voir un bon signe. Pourtant, cela n'était pas inhabituel : souvent, des années pouvaient se passer avant que les personas ne succèdent dans un tourbillon de folie, d'angoisse et de terreur. Mais j'avais envie de me montrer aussi positive que possible, et de me défaire du fatalisme qui s'était emparé de moi déjà avant la guerre des Invisibles. Je voyais New York comme un nouveau départ, rempli de possibilités auxquelles je n'osais pas encore tout à fait croire, mais qui m'apparaissaient plus séduisantes que je jamais.

Je m'étais attablée en compagnie de mon vieil ami, étudiant soigneusement les traits de son visage, et la lassitude qui formait une ombre au coin de ses yeux. La Famille mise à part, c'était sans doute ma plus vieille relation. Et la seule qui avait survécu à tous ces siècles avec une certaine constance, malgré les éloignements souvent imposés par la vie. Quelle que soit son apparence et sa personnalité, celui qui s'appelait aujourd'hui Camille avait été pour moi une certitude aussi solide que celle de voir se lever le soleil tous les matins. Aussi ne pouvais-je empêcher mon cœur de se serrer en imaginant les tourments qui l'avaient poussé à devenir cette ombre de lui-même qu'il avouait être à demi-mots. Je ne pouvais prétendre ce qu'une existence comme la sienne impliquait réellement ; nos immortalités étaient finalement bien différentes, et la naissance de son âme devait remonter bien avant les premiers carnets de Destiny. Peut-être était-ce pour ça que mon frère ne semblait guère l'apprécier, ce qu'Anima lui rendait bien. Anima, car dans mon fort intérieur je refusais de le nommer Wairua ; c'était là ma manière de ne pas abandonner l'être radieux qu'il avait pu être. Et mon aveux secret de faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour que les ténèbres ne l'engloutissent pas pour de bon, dans cette vie comme dans une autre.

« Tout ne peut que mieux finir avec des crêpes. Du moins, j'aimerais bien que ce soit aussi simple. » soupirai-je. « Au moins, à la différence du cœur, il est plus aisé de satisfaire les raisons de l'estomac. Et bien plus facile de le vider un bon coup lorsqu'il commence à nous rendre malade. »

La comparaison, peu élégante, ne manqua de me faire esquisser un bref sourire ; je songeais à Death, friande de ce genre de remarques franches. Ma sœur me manquait plus encore que je ne l'aurais cru. Retrouver ma vie, ma mémoire, c'était retrouve le lot de problèmes qui allait avec, mais aussi les bonnes choses que j'avais temporairement perdues. La Famille en faisait partie, même si nous n'étions pas toujours d'accord. Je m'étais toujours très bien entendue avec Death, qui faisait pour nous office de grande sœur sage et rieuse là où Destiny était le grand frère rigoureux et austère. Mais je l'aimais, et je savais qu'il nous aimait lui aussi, à sa manière particulière. Quant à Dream, même lorsqu'il était plongé dans un de ses sommeils séculaires, il n'était jamais vraiment absent : nous avions eu de nombreuses conversations dans les rêves de l'un ou de l'autre, et sa présence était aussi immuable que rassurante. A l'idée de savoir qu'il avait accepté de se réveiller, et que nous allions bientôt nous retrouver tous les quatre, j'éprouvais une joie sincère. Teintée d'une tristesse qui l'était tout autant quand je songeais à Desire, qui était à la fois notre frère et notre sœur, et que nous avions perdu.

Toujours est-il que je comprenais ce à quoi la folie pouvait nous pousser, et j'étais heureuse qu'Anima se sente encore assez à l'aise en ma compagnie pour se confier à moi sur le sujet. C'était une croix bien lourde à porter, surtout lorsqu'on était seul pour le faire. Si je pouvais le soulager ne serait-ce que d'une manière infime, j'étais bien décidée à le faire. Déjà, parler ne pouvait pas faire de mal. Et j'espérais qu'il savait pouvoir compter sur moi quoi qu'il arrive. Et ce sans craindre le moindre jugement. Il était mon ami, et même plus : dans mon cœur, il était lui aussi comme un membre de ma véritable famille, et il y trouverait toujours sa place.

« Disons que je trouve le bonheur là où je peux le prendre, plutôt que de le fuir dans la crainte de me le voir un jour arraché. Rien n'est plus douloureux -et effrayant- que d'avoir des choses à perdre, mais je crois que c'est meilleur que l'alternative. Je me dis qu'en construisant quelque chose qui vaille la peine que je me batte pour, cela m'aidera à mieux lutter contre la part de moi-même qui risque de me l'arracher pour de bon. Je suis fatiguée de cette lutte incessante, tu peux me croire quand je le dis. Mais je suis tout aussi lasse de la voir me forcer à oublier ce qui compte. »

Mon ton était doux tandis que je prononçais ces paroles, et mes yeux ne quittèrent pas ceux de mon ami. Peut-être était-ce un vœu pieux de ma part que d'essayer de l'atteindre ainsi, mais je me devais d'essayer. Même si mes paroles ne lui apportaient pas le moindre réconfort, je voulais qu'il sache qu'ils étaient là, et que je les pensais. Et que ma main resterait tendue jusqu'à ce qu'il décide de la saisir. Et même s'il devait ne jamais le faire. Ma nature était peut-être changeant, mais ma fidélité était éternelle.

« Je n'y manquerai pas. De toute façon, Death ne me laisserait pas oublier. Et puis elle a toujours eu l'art de comprendre les gens, peut-être que nous gagnerons tous à l'avoir dans les parages. Dream s'est réveillé, aussi. Je crois bien que ce sera la première fois depuis au moins deux siècles qu'il mettra le nez hors de son caveau. Il est en train de préparer son retour dans le monde des éveillés. Il a beau avoir beaucoup appris du monde actuel à travers les rêves, cela ne contribue pas vraiment à améliorer son esprit pratique. Mais ce sera bon de le revoir. Et puis... » Je ne pouvais m'empêcher de mentionner le dernier, mi-malicieuse, mi-prudente. « ...il sera là, lui aussi. Ne t'inquiète pas, je m'arrangerai pour faire en sorte que vous ne vous croisiez pas trop. »

Peu de temps après nous avoir apporté de quoi manger, Larry revenait avec le café. Il nous servit à chacun une tasse, et je lui fis signe de carrément nous laisser la cafetière. Sucre et crème étaient à disposition ; Angie avait aimé le sien très sucré, alors que je l'avais toujours bu noir avant qu'elle ne chamboule ma vie. Comme un hommage, je me contentais alors d'un morceau en compromis dans ma tasse ; et puis je crois bien que j'y avais pris goût, finalement. Tandis que mon vieil ami se servait copieusement pour assouvir son appétit d'ogre, j'étais heureuse de voir qu'il était encore capable de savourer au moins un des plaisirs que la vie avait à offrir. Quant à son comportement, il y avait décidément quelque chose d'autre qui m'intriguait, sur laquelle je n'arrivais pas vraiment à mettre le doigt. C'était son regard, surtout, qui se posait parfois sur le vide et réagissait curieusement à ce dernier, comme s'il voyait du coin de l’œil quelque chose qui échappait à la vision des autres. Je décidai de ne pas l'interroger sur ce sujet, du moins par pour l'instant. J'avais peur de me montrer trop intrusive, et nous étions tous à voir beaucoup de choses qui n'appartenaient qu'à nous, après une vie aussi longue. Et le bref récit qu'il me fit de son incarnation actuelle accapara aussitôt mon attention. Mon cœur saigna à l'idée des souffrances qu'il avait dû endurer ces dernières années. Perdre toute sa famille d'un coup, et de manière aussi brutale, atroce, sans rien pouvoir y faire... On avait bau vivre mille ans ou dix mille, on ne s'habituait jamais à cette douleur. Je ressentais encore moi-même bien des morsures serrées autour de mon âme quand je pensais à tous les conjoints et toutes les conjointes que j'avais perdus, et à tous les enfants auxquels j'avais survécu.

« Je suis désolée, mon ami. » C'était des mots d'une banalité certaine, mais j'espérais qu'il pourrait sentir la sincérité et la compassion dans ma voix. Il n'y avait là aucune pitié, qui n'avait pas sa place dans ma réaction. Mon ton était celui de la compréhension de quelqu'un qui avait traversé son lot de terribles épreuves. Plus d'une fois, j'avais moi-même baissé les armes, me réfugiant alors dans le réconfort du délire, du désespoir ou de la destruction. Des communautés entières avaient souffert sous les flammes de ma colère, et s'ajoutaient à mes regrets si nombreux. J'avançai une main pour venir brièvement serrer le bras d'Anima en réconfort, essayant de lui transmettre toute la chaleur dont j'étais capable.

« On ne s'habitue pas à ces choses-là. Jamais. Et le contraire serait plus terrible encore. Mais tu n'as jamais été stupide, et la naïveté n'est jamais une faiblesse quand elle nous pousse à vouloir vivre sa vie en aimant, et en étant aimé en retour. Tu les aimais, et tu ne leur as pas fait défaut. Tu ne les a pas tuées. Ta femme et tes filles... Je suis sûr qu'elles t'ont changé aussi, bien plus que le feu. J'aurais...j'aurais aimé les connaître. Je vois bien que tu es changé. Qui ne le serait pas ? Mais je refuse de croire qu'Anima n'existe plus. Aucun changement n'est permanent. Tu n'es pas seul, en tout cas. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais que tu pourras toujours compter sur moi. Et sur Death. Tu ne fais peut-être pas partie de la Famille au sens strict du terme, mais pour nous, c'est tout comme. »

Je ne savais quoi dire pour le réconforter. Je doutais d'en être capable, à vrai dire. Que qui que ce soit le puisse. Pas maintenant en tout cas, alors que ses blessures étaient encore trop vive. Dix ans de folie... Même en tant que Delirium, jamais je n'avais connu une période de démence aussi longue. Cela avait assurément de quoi vous arracher des bouts de votre âme. Mais cette dernière pouvait guérir, avec le temps. Il le fallait. Ou du moins devais-je y croire. Sinon, quelles seraient mes propres chances ? Quand il me posa des questions sur mon compte, je pris quelques instants pour y réfléchir, mâchonnant une tranche de bacon. Je ne voyais aucune raison de ne pas être honnête avec mon plus vieil ami, mais j'avais l'impression que mes malheurs étaient bien moindres par rapport au sien. Du moins dans le cas présent.

« Il y a failli avoir un incident, en Australie. Dans le diner d'une petite ville où je travaillais. Ces dernières années, je...n'étais pas moi-même. J'ai été capturée par un groupe qui expérimentait sur les prodiges. J'ai passé des années dans un de leurs complexes, leur servant de rat de laboratoire. J'ai tenu aussi longtemps que possible, mais Delight a finalement cédé le pas quand ils m'ont appris que mon dernier enfant mortel était mort. Delirium a pointé le bout de son nez, puis Despair... Et beaucoup de gens sont morts. Une fois de plus. Et qu'ils le méritent ou non n'est pas la question. Destruction est apparue pour finir le travail, et... Je ne sais pas, c'était la fois de trop. Jamais je ne m'étais sentie aussi...vide, perdue. Fatiguée. Alors...je suis devenue Angie. Une simple serveuse sans histoires, qui avait vécu toute sa ville dans un bled tranquille d'Australie, à servir le café et sourire aux clients. C'était comme une...dissociation, ou un bouchon sur les flots de mon âme. Dream y était pour quelque chose, je crois qu'il a essayé de m'aider, à sa façon. Mais comme tous les bouchons, il a fini par sauter. Et j'aurais bien pu raser Coledale de la carte si je n'avais pas reçu l'aide de deux personnes. Ils ont réussi à m'atteindre, à me calmer, et l'un d'eux...l'un deux avait de quoi étouffer le cycle dans l’œuf avant que Destruction n'intervienne. » Je choisis de ne pas mentionner spécifiquement Feuerbach et son produit ; je ne savais encore quoi en penser, pour être honnête. « Je leur dois beaucoup. Et puis Destiny était là, comme s'il... et bien, comme s'il avait su à l'avance, une fois de plus. Sans lui, je pense que cela aurait pu dégénérer également. Alors me revoilà, Delight à Édimbourg, à lutter contre ce cycle que je connais depuis toujours. Et même si ça me fout la trouille...je crois que c'était la meilleure chose à faire. Je ne pouvais pas rester Angie pour toujours ; j'aurais fini par causer des dégâts bien plus considérables en restant victime de mon ignorance. »
Delight
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Dim 27 Mar 2016 - 20:44
Il n’y avait que nous deux pour parler de notre folie avec un air aussi blasé et habitué. Quoique, de nos jours, on pouvait tomber sur bien plus étrange. Il suffisait de voir tous ces gens se précipiter dehors dès les premiers signes d’orage en espérant être touchés. Sans saisir que les conséquences peuvent être dévastatrices. Alors que je travaillais à trouver un moyen pour me débarrasser de ce don qui avait fini par être un fardeau, d’autres étaient prêts à tout pour l’obtenir. Le monde était tout de même drôlement fait, mais d’un autre côté, cela me donnait également du travail, donc il serait malaisé de me plaindre.

D’un hochement de tête, j’approuvais les paroles de mon amie. Le cœur était quelque chose de si compliqué qu’on aimerait bien parfois ne plus en avoir, et j’étais désormais fort bien placé pour le savoir. Heureusement, l’estomac ne posait pas autant de problèmes, surtout lorsqu’on avait la chance de pouvoir venir dans un diner se faire servir. Pour le reste, ma foi, c’était certes plus compliqué.

Quoiqu’il en soit, retrouver Delight faisait partie de ces rares choses qui parvenaient à rendre tout cela plus léger, et avoir quelqu’un à qui parler nous faisait plus que certainement du bien. Je n’étais pas certain pour elle, mais en ce qui me concernait, il n’y avait qu’à elle que je me confiais autant. Nous nous connaissions après tout depuis si longtemps, et nos ressemblances faisaient que nous nous comprenions sur bien des points. Ce que je n’aurais jamais, même avec des gens de ma propre famille.

Mais contrairement à moi, elle continuait d’essayer de se battre, contre elle-même et pour ce qu’elle aime.

"Je n’ai jamais douté du fait que tu en sois capable, tu as toujours eu cette énergie et ce positivisme pour lesquels je t’admire tant." répondis-je simplement en esquissant un léger sourire. "Mais je comprends aussi ta fatigue, c’est aussi le revers de la médaille. Et garder le bonheur est une tâche bien difficile…"

Cela me laissa songeur quelques instants. Je ne savais pas combien de temps j’allais garder mon état actuel, si c’était passager ou non, si cela continuerait dans mes prochaines vie ou si cela allait disparaître, comme d’autres nombreuses choses. Mais il me semblait en tous cas actuellement que ce vide que je ressentais n’avait pas de fin, comme souvent pour ce genre de blessures de l’âme. Et j’étais effectivement plus que fatigué d’être encore ici-bas, sans savoir si cela allait se terminer un jour.

Mais penser à la famille de Delight me tira de ces sombres pensées.

"Ta sœur ferait en effet une excellente psy, elle n’y a jamais songé ? Et je serais ravi de revoir Dream en chair et en os, je n’arrive même plus à me souvenir la dernière fois que cela s’est produit… Mais il pourra certainement compter sur ses sœurs pour l’aider à se faire pleinement au monde moderne." Ma bouche se tira ensuite en une légère mimique de dégoût avant de retrouver un air plus neutre. Je me suis résigné au fait que j’aurais certainement à croiser Destiny. "J’espère seulement qu’il sait que je peux être très inventif s’il vient à trop m’importuner comme il sait si bien le faire."

Lars apporta ensuite notre commande, et je ne perdis pas un instant pour commencer à manger. Comme si je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours, mais c’était mon appétit habituel. Je n’avais jamais réussi à savoir ce qui demandait autant d’énergie dans mon organisme, mais dans tous les cas je ne laissais jamais mon assiette encore à moitié pleine. Et surtout pas celle-là. Je dus cependant faire une pause pour répondre à la question de Delight, d’autant qu’elle était loin d’être simple ou courte. Je décidais cependant d’y aller franchement, n’aimant de toute façon pas y aller par quatre chemins.

Posant un instant mes couverts, je l’observais un instant pour plonger mon regard dans le sien, avant de secouer doucement la tête. Une nouvelle fois, je savais qu’elle pouvait comprendre mieux que beaucoup d’autres ce que j’avais pu ressentir.

"Je suppose qu’effectivement, il n’y avait rien d’idiot ou de stupide à vouloir essayer de vivre normalement." Quant à savoir si j’étais réellement responsable ou non… En tous cas, ce qui était certain, c’est que je n’avais jamais voulu que les choses se terminent ainsi. Ma main serra brièvement la sienne, et un rapide sourire triste apparut sur mes lèvres avant que mon visage ne reprenne une expression plus vide à nouveau. "Je ne sais sincèrement pas comment ça va évoluer, mais le fait est que depuis que je suis revenu à moi, je me sens différent. Vraiment vide et las. Et je ne sais pas si je pouvais faire comme si rien ne s’était passé… Mais merci de ton soutien, vraiment."

Je jetais un regard à l’illusion de ma femme, qui continuait à nous observer avec bienveillance. Mais même si Delight pouvait la voir, ce ne serait jamais qu’un fantôme de celle que j’ai aimée, une image fixée éternellement comme je l’avais vue pour la dernière fois il y a dix ans. Reprenant mon repas, je préférais retourner la question à mon amie, focalisant mon attention sur elle et sur sa réponse. Qui n’avait rien non plus à envier à la mienne. Terminant mes œufs, je m’essuyais la bouche avant de répondre, avec sincérité :

"Navré pour ton enfant… Comme tu le dis, les siècles ne nous habitue jamais à ça." Peut-être qu’entre les vies, les liens avec mes enfants s’étiolaient, mais cela ne rendait pas leur perte plus supportable. Et jamais rien ne pourrait consoler la peine d’un parent qui survit à son enfant. Mon expression se fit ensuite plus sombre : "Il ne reste plus rien du groupe qui t’a tenue captive ? Ton frère a bien fait, ce n’était peut-être qu’un bouchon, mais ça t’a sans doute permis de te reposer et de t’aider à repartir. Mais… quelqu’un a réussi à trouver de quoi t’arrêter ? Temporairement ? Ou il y a moyen que ce quoi plus définitif ?"

Si une telle solution existait, la vie de mon amie se verrait peut-être largement simplifiée… Et peut-être que, comme pour moi, les effets de son pouvoir pouvaient être minimisés voire maîtrisés. De telles recherches n’étaient pas faciles, mais c’était le seul espoir que nous avions. Et je parlais là en tant que scientifique, mais surtout d’ami.

Songeur, je terminais mon bacon avant de boire une nouvelle gorgée de mon café. Mon regard se posa à nouveau sur Johanna. Elle me souriait avec tendresse, comme à son habitude.

"Il y a autre chose…" repris-je en reportant mon attention sur Delight. "Cela ne m’a jamais fait ça auparavant, ou du moins pas de manière aussi forte… L’illusion de ma femme est perpétuellement à mes côtés. Même maintenant, mais je suis le seul à les voir généralement. Et parfois ma fille, aussi. C’est sans doute involontaire, mais je doute que cela contribue à mon bien-être mental."

Quoique sur le moment, cette présence était apaisante, elle n’en finissait toujours que par être douloureuse. Mais c’était en tous cas la première fois que je mentionnais ce phénomène à quelqu’un. Mais Delight était une nouvelle fois la seule à qui je savais pouvoir confier de telles choses.
Wairua
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Mar 5 Avr 2016 - 13:48
Tandis que j'observais Camille, j'essayais d'y trouver les signes qui prouveraient que Wairua n'avait pas totalement supplanté Anima. Je ne pouvais pas me reposer sur des éléments physique, ni même sur sa voix ; ces caractéristiques changeaient à chacune de ses incarnations, et je ne l'avais pas connu dans ce corps-ci avant qu'il ne traverse cette terrible épreuve. Je ne savais pas ce que je recherchais vraiment ; une mimique, peut-être une expression, ou un éclat dans le regard. Des détails qui traversaient les âges, et qui pouvaient se révéler communs à chacune de ses nombreuses vies. Plus que tout, je voulais retrouver mon ami, celui dont l'âme exceptionnelle n'avait pas pu se laisser ainsi abattre pour de bon. Je refusais d'y croire, parce que je refusais de perdre espoir ; et l'espoir était devenu la seule chose à laquelle je pouvais me raccrocher dans un monde aussi incertain. Une chose souvent futile, et dangereuse, je le savais bien. Mais je m'y offrais néanmoins, car si je ne pouvais espérer le meilleur de chaque situation, que me restait-il ? Le moment où je me résignerai sur mon sort sera celui où j'abandonnerai pour de bon ma persona de Delight. Celle qui était la plus proche de qui je pensais réellement être.

« J'ai plus d'une fois abandonné tout positivisme. Quand je me suis retirée dans le désert australien, c'était bien parce que j'avais baissé les bras, et que je ne pensais plus être capable de me battre. Il aura fallu qu'on m'y capture, que je sois la proie de terribles expériences et d'une renaissance pour retrouver le goût de vivre. De véritablement vivre, je veux dire, pas uniquement survivre, ou attendre que les jours passent en espérant ne pas provoquer de nouvelle catastrophe. Et malgré les pertes, cela m'aura aussi rappelé que pour avancer, il ne faut pas avoir peur de continuer à créer des liens. C'est ce qu'être Angie m'aura réappris, et je garde beaucoup d'elle en moi. Ou peut-être était-ce simplement déjà une partie de moi que j'avais longtemps refoulée, de peur de souffrir, et surtout de faire souffrir. Trouver le bonheur n'est pas si difficile, c'est le garder qui est impossible, surtout pour nous qui sommes immortels, survivant à presque tous ceux auxquels nous pouvons tenir. Mais je continue de croire que cela vaut le coup. Ne serait-ce que parce que je refuse de croire à l'alternative. Et puis si c'est si difficile de le garder, peut-être qu'il est plus simple de le donner. En tant que Delight, c'est la facette de mes pouvoirs dont je me suis toujours sentie la plus proche. Et si ça peut aider qui que ce soit... » Je haussai les épaules, avec un sourire. « Et bien je me considère encore plus chanceuse. »

Parler de ma famille me faisait du bien. Nous ne partagions aucun liens de sang entre nous, mais nous formions un groupe uni malgré nos tempéraments différents. Même lorsqu'on ne se voyait pas pendant des décennies, voire plus d'un siècle ou d'eux. Je pouvais en permanence ressentir leur présence, et elle était devenue aussi immuable que rassurante. Ils me manquaient, et je me réjouissais de les revoir enfin. Et puis Anima en faisait quelque part partie à mes yeux, à la manière d'un cousin qui évoluait dans son propre cercle tout en partageant certaines de nos caractéristiques. Oui, Death serait ravie de le revoir, et peut-être qu'elle arriverait à l'aider. Elle avait toujours su trouver les mots, et sa seule présence était souvent rassurante. Dream... Dream avait toujours été un peu à part, vivant plus dans le monde des rêves que dans le monde réel. Mais je l'aimais, et je savais qu'ils nous aimait aussi, même s'il ne savait pas toujours bien le montrer. Quant à Destiny... Il n'était pas facile à vivre, mais il était mon frère au même titre que les autres, et sans lui nous ne sous serions jamais trouvés.

« Death a trop la bougeotte pour s'établir où que ce soit, ce qui n'en ferait pas le psy le plus fiable sur la durée. Elle sait s'y prendre avec les gens, c'est vrai, mais par petites interventions choisies. Ce qui ne l'empêche jamais d'aider où elle peut. Elle a sûrement son propre avis sur la question, tu lui demanderas. Je sais qu'elle s'était prix le chou avec Freud, quand les nouvelles techniques émergeaient ; tu aurais dû l'entendre après l'une de leurs dernières conversations ! J'espère surtout qu'elle sait qu'elle a elle aussi des gens à qui parler ; elle ne donne jamais l'impression d'en avoir le besoin, mais parfois je me demande... Je ne me fais pas trop de soucis pour Dream ; les rêves lui apprennent assez pour qu'il ne nous demande pas pourquoi ces étranges chars en métal n'ont pas de cheveux pour les tirer, ou qu'il s'imagine voir des marionnettes dans l'écran de télévision. Utiliser tout ça, par contre, ça risque d'être une autre paire de manche ; il a toujours rechigné à s'adapter au monde, alors qu'il peut sans cesse plier le sien à sa volonté. Et Destiny... Non seulement, il dira qu'il sait ce que tu es capable de faire parce que c'est écrit dans un de ses carnets, et il estimerait que tu ne ferais que te plier à la volonté du destin en t'en prenant à lui. Oui, il est toujours aussi agaçant de ce côté-là. Mais il m'a bien aidée, après l'Australie. »

L'inimité qu'éprouvait Anima à l'égard du plus vieux membre de la Famille n'était pas un mystère, et n'était pas nouveau non plus. Il fallait dire que mon frère avait le chic pour taper sur les nerfs des gens, même si ce n'était probablement pas son but. Il n'était assurément pas facile à vivre, mais je ne crois pas qu'il ait jamais vraiment fait preuve de malice ou de mauvaises attentions. Pour la simple bonne raison qu'il n'avait pas vraiment d'attentions tout court, ou du moins aucune qu'il ne nous laissait voir.

« Tu seras sans doute surpris d'apprendre qu'il fréquente quelqu'un, une violoncelliste qui vit en New Victoria. Death et moi avons encore de la peine à nous en remettre. Et à comprendre comment ça peut marcher. Mais si ça, ce n'est pas un signe d'espoir. que tout est possible.. » Je souris, picorant dans mon assiette. J'avais faim, mais mon appétit n'était pas aussi impressionnant que celui de Camille. Voilà quelque chose de constant qui faisait plaisir à voir. Je finis par reprendre, plus sérieuse mais toujours compatissante : « Je ne pense pas qu'on puisse faire comme si rien ne s'était passé, dans une situation pareille. Honnêtement, je ne pense même pas que ce soit souhaitable. Mais avoir tout perdu...avoir tout perdu ne devrait pas nous pousser à nous perdre nous-mêmes. Je ne pense pas que c'est ce que voudraient ceux que nous laissons derrière. Si je ne peux pas essayer pour moi, je me dis que je peux au moins le faire pour eux. Que je le leur dois. Je ne ternirai pas leur mémoire en baissant les bras.» Penser à mon dernier enfant mortel ne manqua pas de m'attrister, même si je n'avais jamais vraiment eu le temps de la connaître. Mais, curieusement, songer à sa perte ne me désespérait plus comme cela avait pu être le cas avant. Et puis il y avait les quelques enfants qui avaient hérité de mon immortalité, avec lesquels j'hésitais encore à reprendre contact. Je n'avais jamais été une très bonne mère ; je les avais tous aimés, bien sûr, mais... Je n'avais jamais vraiment su comment m'y prendre sur le long terme, surtout avec la peur de finir par leur faire plus de mal que de bien à mon corps défendant...

« Peut-être bien qu'il reste des membres de ce groupe en vie, et en liberté. » repris-je, préférant penser à autre chose qu'à mon statut de mère pour l'instant. « Je n'en sais trop rien. Mais ceux qui étaient basés dans de complexe, ils ne sont plus de ce monde. Despair et les autres s'en sont assurés, même si j'aurais préféré ne plus jamais en arriver là. Et ce avec qui que ce soit. Et je pense qu'Angie a été salvatrice ; plus qu'un bouchon, un véritable pansement sur l'âme. Il suffit parfois de se retrouver dans la plus simple des positions pour se rappeler à quel point la vie vaut la peine d'être vécue malgré toutes ses difficultés. Pour le reste, j'ai reçu de l'aide. Alex, déjà, un ami que j'ai rencontré il y a bien longtemps lors d'un de ses voyages temporels. C'est le directeur de la Potential Home, et un homme bon. J'aurais pu rentrer avec lui, mais... Je ne sais pas, j'avais peur de m'attacher à quel chose d'aussi important, d'aussi bénéfique, de peur de finir par lui nuire. Je ne me sens pas encore prête à servir une cause. L'autre personne présente est celle qui m'a aidée à temporairement contenir mes pouvoirs. Sans le produit développé par ses laboratoires, Destruction aurait ravagé Coledale et l'arche environnante. C'est aussi lui qui m'a permis de m'établir à Édimbourg, et qui a rendu possible l'ouverture de ce diner. En contrepartie, j'ai accepté que ses savants m'étudient. Son nom est Alexander Feuerbach, tu as peut-être déjà entendu parlé de lui... Un jeune génie à la tête de sa propre industrie, qui couvre plus de domaines dont j'ai envie de me rappeler. Je reste prudente, et je ne lui fais pas plus confiance qu'il n'est strictement nécessaire, mais... je ne sais pas, même si ça sert avant tout ses intérêts, peut-être qu'il pourra m'aider. »

Non, je ne savais toujours pas quoi véritablement penser d'Alexander. Il ne s'était pas montré insistant ou désagréable, et pour le moment je n'avais pas à me plaindre des examens auxquels j'étais soumis. Il avait quelque chose derrière la tête, c'était évident, mais Feuerbach avait tellement de choses derrière la tête qu'il lui en aurait fallu une ou deux de plus pour réussir à les cacher. Du moment qu'il ne se servait pas de moi pour nuire à qui que ce soit, je n'avais aucune raison de mettre fin à notre accord. Surtout s'il y avait ne serait-ce qu'une infime possibilité que ses chercheurs puissent me stabiliser pour de bon. L'espoir, encore une fois ; maintenant que je l'avais retrouvé, je n'étais pas disposée à le lâcher de sitôt.

« Je vois. »
fis-je, quand mon ami finit par m'avouer qu'il voyait les illusions de sa femme et de sa fille. Le chagrin avait toujours des moyens de se rappeler à nous, et c'était encore plus vrai quand nos pouvoirs se retournaient alors contre nous. Je lui serrai la main avec compassion : « Enfin, je ne vois pas, pauvre choix de mot, excuse moi. Mais je peux imaginer à quel point ça doit être...difficile. D'être confronté à ces visions, qui nous rappellent en permanence ce qu'on a perdu...et d'avoir peur, je pense, qu'elles disparaissent, comme si c'était un signe que nous abandonnions leur mémoire. Peut-être qu'il s'agit de la part de toi qui a peur de les oublier, peur de les trahir en allant de l'avant. Alors tu as inconsciemment trouvé le moyen de faire que ce ne soit pas le cas. Mais je ne pense pas qu'on ait besoin de voir quelqu'un pour s'en souvenir. Je ne sais quoi te dire, Anima. » Je continuais de l'appeler ainsi sans même m'en rendre compte. « Mis à part que tu n'auras jamais à traverser ça seul. Et que ne pas être brisé ne veut pas dire que l'on a oublié ceux qui ont compté plus que tout. Et qui compteront toujours. Peut-être encore plus quand on se sent enfin le droit d'avancer ; je ne peux pas parler pour ta famille, je ne les ai pas connus, mais j'aime à croire que c'est ce que souhaitent pour nous ceux qui nous ont quittés... »

Delight
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Jeu 14 Avr 2016 - 18:38
Je pouvais imaginer ce que le regard de Delight cherchait alors qu’elle m’observait entre deux discutions ou deux gorgées de café. Nous ne nous étions pas vus depuis plusieurs années, après tout, et comme souvent lors de nos retrouvailles, je pouvais avoir considérablement changé. Physiquement, du moins, car pendant de longs siècles, ma personnalité restait sensiblement la même. Mais ce n’était cependant plus le cas désormais. Et je ne doutais pas que ma vieille amie ne l’ait remarqué. Je pouvais cependant comprendre qu’elle essaie de trouver des ressemblances avec celui qu’elle avait connu. Peut-être trouverait-elle quelque chose qui m’avait échappé, ou peut-être s’accrochait-elle à des chimères. Je ne savais vraiment le dire. Mais ce qui était certain, c’est qu’il y avait bien certaines choses qui n’avaient pas changées. Je restais un scientifique dans l’âme, et un mélomane avisé. Et puis, l’affection que j’avais pour Delight, elle, n’avait pas changé.

"Je ne dis pas que tu as toujours su garder le sourire, quoi qu’il arrive." précisai-je en portant une nouvelle fois la tasse à mes lèvres. Le café brûlant me redonnait un peu de chaleur, tandis que la caféine passait dans mon sang, commençant son œuvre. "Au contraire, cela me semble normal et sain que tu aies baissé les bras. Mais tu as réussi à rebondir, même si je regrette que tu aies dû passer par de telles épreuves pour y arriver. Tu as réussi à vivre à nouveau, malgré tout. Et ça, ça me semble prouver que tu sauras affronter de nouveaux problèmes et de nouveaux cycles avec plus de ténacité et d’énergie. Pour garder ou regagner cette personnalité et ce bonheur. Tandis que moi…" Je reposais la tasse, et pris quelques instants pour réfléchir. "J’ai plus le sentiment de me laisser sombrer, peu à peu. Et plus je descends, plus je sens qu’il sera difficile de remonter… D’autant que je n’en ressens ni l’envie, ni la motivation. Pour une fois, j’aimerais avoir la paix, ne plus me soucier de rien. "

Me battre durant tous ces siècles ne m’avait finalement rien rapporté. Savoir que j’avais contribué à faire avancer l’humanité, par mes actions ou par mes recherches, ne m’avait nullement aidé lorsque le désespoir m’avait envahi. Être humaniste ne m’avait pas permis de pouvoir vivre comme je l’entendais, loin de mes responsabilités ou de ce que mon héritage impliquait. Cela n’avait sauvé ni ma femme, ni ma fille.

Reprenant mes esprits, mon humeur s’allégea quelque peu lorsque la discussion porta sur le reste de la famille de Delight. Tout comme pour mon amie, mes sentiments à leurs égards n’avaient guère beaucoup changé. Qu’ils soient positifs pour la grande majorité, ou moins positif.

"C’est vrai que je la vois mal s’établir définitivement quelque part. Mais qui sait, elle tient peut-être un nouveau concept, psy globe-trotter. Et tout le monde se prend le chou avec Freud, mais j’imagine que Death a bien défendu ses positions." La scène était en tous cas amusante à imaginer. Je prenais bien note d’aborder ces sujets lorsque je croiserai l’aînée de Delight la prochaine fois. "Vous formez une véritable famille, et je pense que vous savez chacun que vous pouvez compter les uns sur les autres. Vous vous complétez bien, qui plus est. Et encore heureux que Destiny t’aide, c’est la moindre des choses qu’il puisse faire, avec sa grande sagesse." lâchai-je, non sans ironie. La légère grimace qui apparut sur mon visage à la mention de son frère n’échappa pas à mon interlocutrice. Apprendre qu’il avait néanmoins réussit à se trouver quelqu’un me surprit néanmoins, et après quelques secondes de réflexion, je haussais simplement les épaules. "Il faut de tout pour faire un monde, et chaque pot à son couvercle. Même les pots les plus horripilants. Je serais curieux de voir ça, cela dit. J’espère qu’elle le met bien au pas."

Enfin, je préférais ne pas trop en savoir non plus. Je fis une pause dans mon repas pour écouter Delight avec attention. Son point de vue était résolument plus positif que le mien, sans être toutefois idéaliste. Ce qui me le rendait donc d’autant plus intéressant, et je méditais ses paroles quelques instants.

"J’aimerais aussi pouvoir me dire ça. Essayer de continuer à vivre pour ceux que j’ai laissés derrière. Mais j’ai l’impression que c’est ce que j’essaie de faire depuis des siècles, et je ne me sens plus l’énergie, pour le moment. Et est-ce que je pourrais vraiment leur rendre hommage ainsi ? Est-ce que ce sera assez ? Ça ne les fera pas revenir, et ce qui est fait est fait. Le mieux que je puisse faire désormais, c’est éviter qu’une telle situation se reproduise. Et autant ne rien construire, cela promet au moins de de rien perdre. Enfin, je ne sais pas trop… Tu as peut-être raison aussi, et il me faudra simplement le temps de me remettre et de faire mon deuil. "

Pour l’heure, je me sentais assez incertain de l’avenir, ou même du présent. Ma vie reprenait à peine un équilibre fragile, et après le grand brasier qui m’avait enflammé pendant dix ans, il ne restait plus que des cendres. Et pouvais-je vraiment servir la mémoire des morts, ou les vivants, dans un tel état ? Je lançais un regard vers ma femme, qui observait avec émerveillement la rue s’animer au-dehors, avant de me reconcentrer sur Delight et son récit. Qui ne manqua cependant pas de m’interpeller, voire d’allumer un début de colère froide lorsqu’elle me parla du traitement qu’elle avait subi.

"Quoi qu’il soit arrivés à ces personnes, ils l’ont cherché et sont responsables de leur sort. Tu n’as pas à t’en vouloir outre mesure. Je me renseignerai pour savoir s’il reste des membres cette société encore en vie. Qu’ils n’essaient plus de t’approcher, ou de faire subir le même traitement à un autre prodige." Je me calmais ensuite pour l’écouter me raconter sa vie en Australie, et ce qui l’avait ramené à New-York. Le nom de Feuerbach ne m’était pas inconnu, tout comme celui de la Potential Home. Ce dernier attira cependant davantage mon attention. Je hochais la tête, avant de répondre : "Tu as raison de te méfier. Même si c’est un début de piste prometteur, tu n’as pas à être une nouvelle fois un cobaye de laboratoire. Ou un simple outil dans les mains de quiconque. Si tu sens que cette collaboration n’en est plus une, n’hésite pas à m’appeler. Et donc… tu connais du monde à la Potential Home ? Est-ce que tu connaîtrais une fille du nom de Woodhope ? Lily-Rose Woodhope ?"

La question semblait un peu sortir de nulle part. Néanmoins, je ne pouvais pas oublier que c’était l’endroit où se trouvait toujours ma fille. Et même si je ne m’en sentais plus proche, comme c’était également le cas pour Sahar, elle restait comme une lointaine relation sur laquelle je ne pouvais m’empêcher de vouloir prendre des nouvelles. Mais d’un autre côté, je savais bien que nous revoir ne pouvait être bénéfique ni pour elle, ni pour moi. Je n’avais plus rien de l’homme qui était son père, et elle me rappellerait certainement des souvenirs trop douloureux.

J’en profitais pour justement mentionner les illusions de ma famille décédées à Delight, la seule en qui j’avais assez confiance pour parler de cet étrange phénomène qui échappait encore à mon contrôle. J’offris un léger sourire à mon amie, secouant la tête pour lui montrer que son choix de mots ne m’avait pas dérangé. Au contraire, j’étais persuadé qu’elle pouvait me comprendre, et bien plus que quiconque.

"Je pense que ça doit être ça… D’une certaine manière, je n’ai pas réussi à faire mon deuil, ou à complètement accepter ce qui est arrivé. Ca, et plus le fait que je commence vraiment à me sentir… épuisé de vivre cette existence. Et les autres." Mon sourire s’agrandit un peu plus lorsqu’elle m’appela par le nom qui avait été le mien jusqu’à ce terrible incident. "Tu n’as pas à avoir quelque chose à dire. Ta simple présence et ton écoute font déjà beaucoup. Et en parler doit me faire du bien, je suppose. Enfin, je devrais peut-être engager ta sœur pour une micro-séance psychiatrique, quand elle repassera dans le coin." Mon ton fut légèrement amusé, avant de redevenir un peu plus sérieux, quoique doux. Je serrai à mon tour la main de Delight. "Toi non plus, tu n’aurais pas dû affronter ça seule. Et je regrette d’autant plus de m’être montré si aveugle et égoïste à l’époque. J’aurais pu te venir en aide, si je n’avais pas été si occupé à essayer d’oublier mes autres vies. Excuse-moi."
Wairua
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Mer 20 Avr 2016 - 15:00
« Si je perdais le sourire, j'aurais l'impression de trahir la mémoire d'Angie. » dis-je après avoir bu une nouvelle gorgée de café. Larry en avait apporté un nouveau pot, et il commençait à avoir le coup de main ; le résultat qu'il obtenait pouvait encore s'améliorer, mais restait bien au-dessus de ce qu'on se voyait malheureusement bien trop servir de nos jours. Je pouvais plaisanter sur beaucoup de choses, mais jamais sur le café. « C'est étrange, quand on pense qu'elle n'a pas vraiment existé. Mais... je lui dois beaucoup. Elle m'a rappelé ce que cela signifiait d'être humaine. Car nous le sommes tous, quels que soient nos pouvoirs. C'est quelque chose qu'on a une fâcheuse tendance à oublier, au fil des siècles, et pour des résultats souvent désastreux. Mais malgré toutes les difficultés qui se sont dressées sur ma route au cours de ma vie... Je ne sais pas si j'aimerais être quelqu'un d'autre, avoir vécu différemment. J'ai l'impression que je ne serais pas...moi. Et plus important encore, que je n'aurais pas rencontré ceux qui comptent le plus pour moi. Mes frères et sœurs, Larry... Toi. »

Je serrai la main de mon vieil ami. Au fond, à mes yeux il faisait partie de ma famille lui aussi. Anima était une constante pour moi depuis presque aussi longtemps que Destiny et les autres, et je réalisai que je ne pourrais pas plus vivre ma vie sans lui que sans n'importe lequel d'autre de mes proches. Il y avait des liens qu'on ne pouvait briser, quelles que soient les épreuves traversées. J'espérais qu'Anima le sentait aussi, et qu'il saurait s'y cramponner malgré tout. Quel que soit le nom qu'il se donne aujourd'hui -ou dans le futur- cela n'y changerait rien.

« Je crois que je comprends ce que tu ressens, du moins en partie. Plus d'une fois, je me suis sentie glisser vers la folie et les ténèbres, à la recherche de l'oubli. Je crois que je me disais que si je finissais par ne plus rien ressentir, je trouverai enfin la paix. Une sorte de mort de l'âme en quête de l'ultime liberté. Que le destin existe bel et bien ou non, sa seule idée est un poids qui se fait lourdement ressentir. Peut-être qu'on a besoin de de laisser sombrer une fois pour mieux remonter. Car je ne doute pas que tu en sois capable, même si tu es persuadé du contraire. Il t'a fallu tellement de temps pour baisser les bras ; tout le monde aurait craqué bien avant. Pour moi, ça montre à quel point ton âme a su rester forte. Mais même les plus hautes montagnes peuvent s'éroder sous des coups de becs. Tu mérite un peu de répit, plus que quiconque. Tu ne dois rien au monde, et c'est même lui qui te doit plus que tu ne pourrais le croire. D'autant que tu es privé d'une chose essentielle : le choix. Même les prodiges immortels les plus anciens et les plus puissants peuvent décider de quitter ce monde définitivement. Nos têtes ne repoussent pas lorsqu'on les coupent, pour donner un exemple extrême. Et qu'on soit d'accord avec un tel choix n'a pas vraiment d'importance : le simple fait de l'avoir fait pour beaucoup. Mais toi... tu reviens toujours, quoi qu'il se passe, que tu le veuilles ou non. Je ne peux pas imaginer ce que cela signifie. Ce que je sais, c'est que tu as toujours su en tirer le meilleur parti possible, alors que tu aurais très bien pu abandonné tout concept de moralités ou de règles il y a bien longtemps, en sachant que tu serais toujours de retour. Mais tu ne l'as pas fait. »

J'espérais que mon discours ne se révélait pas trop sombre. Ce n'était en tout cas pas mon intention, j'essayais surtout de mettre des mots sur ce que pouvait traverser mon ami depuis sa première naissance. A bien des égards, on y voyait bien plus une malédiction qu'un don, à la manière d'un jouet du destin sur lequel même Destiny n'aurait pas su se prononcer, et ce bien qu'il affirmât le contraire. Mais Anima était unique : une anomalie du temps, ou un miracle de l'âme, qui pouvait vraiment le dire ? Il y avait immortalité et éternité, et si la première n'était pas facile, imaginer la seconde suffisait à faire pâlir.

« Ce que je veux dire, c'est que tu as le droit de ressentir ce que tu ressens. C'est...et bien, c'est humain. Personne ne peut sans arrêt continuer, sans jamais baisser les bras. Mais tu n'as pas à traverser ça seul. J'ai essayé, et ça ne m'a pas réussi. Et encore moins à ceux qui ont croisé ma route. J'ai envie de croire que l'oubli n'est pas une solution permanente. Et je pense qu'un jour, tu sauras te relever. Peut-être pas pour redevenir celui que tu étais, et peut-être pas dans cette vie. La vie trouve toujours son chemin, surtout dans une âme comme la tienne. » Je souris, soudain amusée : « Si tu veux des vacances, je suis sûr que Dream et les autres pourraient te convaincre quelque temps que tu n'es qu'une serveuse dans un diner loin de tout. Peut-être qu'on pourrait se reconvertir dans un nouveau genre de vacances, avec la Famille. Et je suis sûr que tu portes très bien le tablier. »

Ses commentaires sur ma sœur et mon frère contribuèrent d'autant plus à ma bonne humeur. Au détour d'une pique bien lancée, j'avais presque l'impression de retrouver mon ami pour de bon. J'espérais surtout qu'il ne s'agissait pas que de réflexes nés de l'habitude, mais je n'allais certainement pas me montrer pessimiste maintenant.

« Tu sais, pour nous c'est comme si tu faisais partie de la famille, toi aussi. Du moins en ce qui concerne Death et moi. Et tu ne nous perdras pas, j'espère que tu sais que tu pourras toujours compter sur nous. Destiny est une autre paire de manches, je te l'accorde. Et horripilant n'est peut-être pas un mot assez fort. Mais il a ses bons moments. Il m'a aidée, et je sais qu'il tient à nous, à sa façon. Quant à sa chère et tendre, je ne sais pas si elle le met au pas, mais j'ai l'impression qu'elle n'est jamais apparue dans ses carnet, ce qui ne manque pas de le rendre perplexe. Peut-être qu'il lui fallait bien ça pour réellement s'intéresser à quelqu'un. Toujours est-il que ça contribue à le rendre un peu plus humain, et ça nous permet surtout de le taquiner plus que jamais. » Après tout, il ne fallait pas perdre de vue les priorités, dans la vie. Le reste de la conversation prit à nouveau une tournure plus amère, cependant. « Honnêtement, je ne sais pas. Il faudrait arriver à pouvoir le demander à ceux qui ne sont plus là, mais je ne connais aucun prodige ayant un jour réussi un tel tour. Je préfère me dire que les proches que j'ai perdus m'aimaient, et que je ne leur rendrai pas leur amour en me laissant abattre. Ils ne reviendront jamais, mais tout abandonner reviendrait quelque part à leur en mettre la faute sur le dos, même indirectement. Et ils ne méritent pas ça. Après, j'ai souvent envisagé de me couper de tout le monde, d'arrêter de me lier avec qui que ce soit. Afin d'éviter qu'on puisse une fois de plus souffrir par ma faute. C'est ce que j'essayais de faire, avant qu'on ne me capture. Mais... Quand je suis redevenu moi-même, quand j'ai retrouvé ceux qui comptaient pour moi... Je me suis sentie vivre plus que jamais. Et il en va de même pour les nouvelles rencontres, malgré les risques. C'est peut-être naïf de ma part, égoïste même. Tout ce que je sais, c'est que j'ai décidé que ça valait le coup. Après, le temps fait beaucoup de choses ; et s'il y a bien une chose dont on ne manque pas, c'est ça. »

Parler de ma captivité, et de l'incident du diner australien, n'était pas des plus faciles pour moi. Voilà des souvenirs que j'avais bien envie de laisser derrière moi, parce qu'il me renvoyait à une image de moi-même que je n'avais guère envie de contempler à nouveau. Mais le passé était le passé, et j'étais bien incapable de le changer. Et comme je l'avais dit un peu plus tôt à Anima, je ne sais pas si je l'aurais voulu. C'était comme ça, alors il ne restait plus qu'à en tirer le meilleur parti, et à tout faire pour éviter qu'il ne se répète. Au moins, j'étais en vie, j'avais retrouvé ceux que j'aimais et, plus que tout, j'avais recouvré l'espoir. Si je pouvais un jour arriver à en transférer ne serait-ce qu'un fragment à mon vieil ami, je m'estimerais alors la plus heureuse du monde.

« Mais je m'en voudrai toujours, je ne peux pas m'en empêcher. Des gens sont morts à cause de moi, et qu'ils me méritent ou non ne change rien à mes responsabilités. L'homme qui m'a retrouvé en Australie voulait se venger parce que j'avais tué son frère dans ce complexe, quelqu'un qui l'aimait. Ce que Feuerbach a pu rassembler sur lui indiquait qu'il n'avait pas participé à ce programme, et qu'il avait été jusque là quelqu'un de plutôt décent. Et puis je lui arraché une partie de lui, j'ai transformé à jamais sa vie. Je sais que cela reste son choix, mais malgré tout... Pour le reste, je crois que cette organisation n'existe plus. Et je sais que des groupes comme Arkadia ont contribué à cet état de fait, et veillent sur la situation. Aucun prodige ne mérite de tomber à nouveau entre les mains de tels individus. Mais il faut bien arrêter le cycle de la violence un jour. Même lorsque la vengeance est justifiée. »

Allons bon, voilà que mon optimisme retrouvé reprenait le dessus. Il y a quelques décennies, j'aurais été la première à vouloir les traquer jusqu'au dernier pour les empêcher de nuire. Le souvenir des souffrances qu'ils m'avaient infligées étaient encore bien vives dans mon esprit, et je pouvais sentir poindre mes autres personas à chaque fois que je m'y replongeais, comme dans un réflexe de protection. C'était toujours ainsi que j'avais fonctionné, après tout ; le cycle me rendait folle, me jetait dans les affres de la dépression, et me faisait exploser pour mieux renaître, aussi saine d'esprit que possible. Seulement, ce n'était jamais un prix que j'avais accepté de payer, et encore moins que d'autres en souffrent. Et si Alexander Feuerbach pouvait m'aider à enfin prendre le contrôle là-dessus, j'étais prêt à travailler avec lui. Dans la mesure du possible.

« Rassure toi, je suis une grande fille. Si Feuerbach peut m'aider, tant mieux. Mais pas à n'importe quel prix. Concernant la Potential Home... Non, je ne connais pas de Lily-Rose. Je n'y suis encore jamais allée, à vrai dire. Je sais qu'il y a pas mal d'élèves et de membres du personnels qui passent au diner, mais je ne connais pas encore leurs noms à tous. Peut-être bien que je l'ai déjà croisée, qui sait. Pourquoi ? »

J'étais curieuse d'en savoir plus, sans pour autant me montrer trop fouineuse. Anima devait pourtant avoir une raison de m'avoir posé une telle question, mais libre à lui de m'en dire plus. Et puis j'étais surtout décidée à faire de mon mieux pour alléger les souffrances de mon ami. J'étais touchée qu'il me fasse autant confiance, ce qui ne manquait pas de me donner également de l'espoir. C'était comme ça, après tout, et c'était bien une des parties de ma nature contre laquelle je n'avais plus envie de lutter.

« Ta famille... Elle devait être incroyable. Et je suis...contente que vous ayez pu passer ce temps ensemble. Malgré ce qui s'est passé. Est-ce que tu aurais vraiment préféré ne jamais les avoir dans ta vie ? D'autant que tu n'as pas à te sentir responsable. Des choses terribles nous arrivent qui ne sont pas toujours de notre fait. J'aimerais... j'aimerais pouvoir la voir, moi aussi. Celle qui a autant compté pour toi. Lui dire que tu n'es pas seul, que tu as des gens autour de toi. Comment étaient-elles ? Ta femme, ta fille... Pardonne moi, tu n'as pas à m'en parler si c'est trop difficile pour toi, mais... J'aurais envie de les connaître. Si tu le veux bien. » Je lui serrai à nouveau la main, plus fort, essayant de lui communiquer tout le soutien dont j'étais capable. « Tu n'as pas à t'en vouloir, en ce qui me concerne. Vraiment pas, tu n'y es pour rien. Je l'ai traversé seule parce que je l'ai voulu. Et puis tu es là, maintenant. Et quelque part, j'ai envie de me dire... j'ai envie de me dire que c'est bon signe. Que tu n'es pas devenu aussi égoïste et aveugle que tu ne le penses. Tu es sincère, je peux le sentir. Peut-être qu'il reste plus d'Anima en toi que tu ne veux bien le croire. »
Delight
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Mer 11 Mai 2016 - 14:58
Entendre Delight mentionner si souvent cette Angie qu’elle avait été m’intriguait de plus en plus. Mais même si je ne doutais pas que certains puissent la critiquer, je trouvais que la solution que Dream avait trouvé pour sa sœur était sage et bénéfique. Beaucoup plus que passer dix ans dans une folie constante dans tous les cas. Toutes les fuites ne se ressemblaient pas, et les leçons que nous en avions tiré n’étaient assurément pas les mêmes.

"Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas existé qu’elle n’en demeure pas moins importante. A quel point te ressemblait-elle, cette Angie ?" Elles avaient certainement le même sourire. Pour le reste, je ne pouvais qu’approuver. Être immortel faisait oublier ce que c’était, d’être humain. Mais nous le restions malgré tout, et en ça, j’avais de la chance dans mon malheur. Chaque vie avait été une nouvelle opportunité, une chance de repartir de zéro. Surtout au début, quand mes souvenirs d’autres existences ne se manifestaient pas encore trop. Et si l’expérience avait été bénéfique pour Delight, alors c’était tout ce qui m’importait. D’autant qu’elle ne semblait pas regretter cette parenthèse dans son existence. Notre destin est tel qu’il est, fait d’épreuves et de meilleurs moments. Et de rencontres.

Parler de mon ressenti, de comment j’avais réagi et changé, était d’une facilité qui prouvait bien que notre relation était en effet particulière. Et plus encore, l’attention que je portais à sa réponse le démontrait bien, là où d’ordinaire je n’aurais même pas prêté une oreille. Delight faisait partie de ces rares personnes qui avaient ma confiance, mais sans doute la seule à pouvoir me comprendre le plus. Son point de vue était donc le bienvenue. Pensif, je fixais le fond de ma tasse vide, analysant les paroles de mon amie. Ce n’était en effet pas moi qui pourrais voir la situation d’un œil si positif et qui me donnait… envie d’y croire, malgré tout.

"C’est possible, l’avenir nous dira si je parviens à remonter la pente…" répondis-je laconiquement en esquissant cependant un sourire et en relevant le regard pour la fixer. "Je n’ai pas envie d’être à plaindre. Tout le monde à son fardeau, toi aussi. Je fais avec le mien. Mais je devrais effectivement voir ces chamboulements comme les premiers d’une longue existence passée jusque-là sans trop d’accrocs. Plus ou moins. C’est plutôt encourageant. Et puis…" Je me redressai légèrement pour me servir à nouveau de café. "C’est vrai que ça aide, de se sentir soutenu. C’est ce qui m’a sans doute manqué toutes ces années. Un petit Dream pour me faire vivre un rêve plus apaisant. Malheureusement, ce n’est pas dans cette vie que je porte le mieux le tablier. Une autre fois peut-être."

Un éclat de malice apparut brièvement dans mes yeux, cette pensée m’amusant sincèrement. Plus le temps aux côtés de Delight passait, plus je me rendais compte qu’elle réussissait à faire apparaître des bribes de mon ancienne personnalité. D’un côté, cela ne m’étonnait qu’à moitié venant d’elle. J’engloutis un nouveau toast, déterminé à ce que la nouvelle du couple de Destiny ne me coupe pas l’appétit. Heureusement, il en fallait beaucoup plus. Je m’adoucis cependant à la remarque de mon amie, acquiesçant de la tête.

"Ce sont des sentiments partagés. J’ai beau avoir eu de nombreuses familles, elles s’effacent peu à peu avec le temps et les vies. Mais pas vous. Et je serais presque curieux de la rencontrer, cette jeune femme. Elle est après tout la preuve de son incompétence, même s’il ne l’avouera jamais."

Une nouvelle fois, les paroles de mon amie me laissèrent songeur. J’avais beau connaître tous les rituels de deuil des peuples de cette planète ; le mien me semblait comme une montagne infranchissable, où je ne savais même pas par quel versant commencer. Mais, à défaut d’avoir le nez plongé dans la théorie, peut-être valait-il mieux écouter un ami dans ces cas-là. Cela… me changerait. Mais une certitude s’imposa rapidement, et ce fut à mon tour de serrer la main de Delight.

"Tu as le droit d’être égoïste. Et tu as assez d’expérience pour ne pas être qualifiée de naïve. Quand je te vois, je me dis que c’est peut-être la solution. Cela semble te réussir, en tous cas."

Elle avait su tirer parti de ses épreuves, et même si cela l’avait visiblement impactée, elle en était ressortie plus forte. Pour que ça ne recommence jamais, même si cela n’effaçait pas ce qui s’était produit.

"Tu n’as pas à oublier, ou à ne pas assumer tes responsabilités." continuai-je, un peu plus ferme en la fixant. "Mais ça n’a pas à te pourrir la vie. La vie te doit bien ça à toi aussi. Je sais que tu n’as pas souhaité leur mort, et c’est le plus important. Du reste, si cette organisation a disparu, alors il ne te reste plus qu’à avancer. Sans laisser le passé t’engloutir."

C’était certes plus facile à dire qu’à faire, et j’étais fort mal placé pour déclarer une telle remarque. Mais j’étais intimement persuadé que mon amie avait davantage la force de réussir là où je peinais tant. De même, je ne me faisais pas trop de souci pour son arrangement avec ce Feuerbach. Elle savait être lucide, et après ces événements, ne se laisserait pas abusée à nouveau. Je hochais donc simplement la tête, signifiant que mon offre tenait cependant toujours. Je restais néanmoins étrangement silencieux lorsqu’elle me répondit au sujet de Lily-Rose. J’hésitais à lui dévoiler la vérité, lorsque la voix de ma femme se fit entendre.

"C’est notre fille."

L’illusion s’était rendue d’elle-même visible à Delight, échappant une nouvelle fois à mon contrôle. Assise à ses côtés, elle lui souriait avec douceur. Comme autrefois. Si j’esquissais d’abord un regard surpris, je finis par pousser un soupir résigné. Cela répondait certes aux vœux de mon amie d’en savoir plus sur ma famille, mais je doutais qu’elle ait songé à une telle démonstration…

"J’aimerais…" finis-je par dire, hésitant légèrement et conscient que cela devait être quelque peu étrange pour Delight. "J’aimerais que cela reste entre nous, si tu viens à la croiser. Lily-Rose me croit mort, et c’est mieux ainsi. Je ne me sens plus comme étant son père désormais, et ne suis certainement plus l’homme qu’elle a connu…"

C’était un phénomène qui ne m’était pas étranger. Au fil des vies, et des réincarnations, les sentiments que j’éprouvais pour mes anciennes familles s’estompaient peu à peu. Cela n’allait certes pas jusqu’à l’indifférence, mais cela finissait par ressembler à cette vague connaissance que l’on éprouvait pour un parent lointain. Voire un ancêtre. C’était le cas pour Sahar, qui en subissait directement les conséquences, étant immortelle. Mais elle comme moi nous y étions faits. Lily-Rose en revanche était encore techniquement ma fille, mais je m’en sentais malgré tout distant après ces années. Là encore, peut-être n’était-ce que passager. Mais je préférais ne pas lui faire subir de faux espoirs. Elle était mieux avec un père disparu, et moi avec l’illusion de l’enfant qu’elle avait été.

Deux fillettes apparurent alors au bout de notre table, posant leur menton sur le rebord et abordant un sourire espiègle. L’aînée fixa avec amusement Delight, et sous les boucles brunes, peut-être que mon amie y retrouverait un visage déjà croisé. Lily-Rose et Isabel, comme elles étaient il y a dix ans de cela. J’éprouvais un habituel léger pincement au cœur, avant de soupirer une nouvelle fois. C’était devenu habituel, après tout. Dans des éclats de rire, mes filles s’éloignèrent en courant et je tâchais de ne pas les fixer trop longtemps, ni de m’attarder sur ma femme qui continuait à nous observer avec tendresse. Cela ne servait à rien, à part à brasser des souvenirs douloureux.

"Elles étaient… vraiment extraordinaires. Et j’ai été plus qu’heureux avec elles. Comme toujours avec mes familles, et je crois que tu peux me comprendre là-dessus. Mais dans leur cas, cela a été écourté beaucoup trop vite. Peut-être que si Johanna ne m’avait jamais connu, elle aurait pu vivre une autre existence, plus longue et toute aussi heureuse… Mais il est inutile de vouloir changer ce qui ne peut l’être. Je ne peux qu’essayer de t’imiter, et chérir les souvenirs qui me restent." Je hochai la tête offrant un nouveau sourire. "Quand c’est toi qui le dis, j’ai sincèrement envie d’y croire. Et j’espère qu’à l’avenir, je saurai être là pour ceux qui me sont importants. Toi en premier. Ça me fait du bien de te parler, et j’espère que c’est réciproque."
Wairua
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Sam 14 Mai 2016 - 14:15
Parler d'Angie m'était agréable. C'était comme se rappeler d'une amie disparue, oubliée de tous hormis moi-même. J'avais essayé d'aborder le sujet avec Death et Dream mais, curieusement, les deux architectes de ce plan étrange rechignaient à en parler. Cela ne m'étonnait pas plus que ça de la part de Dream, qui n'avait jamais été expansif et s'était toujours révélé plutôt secret, mais le comportement de ma sœur me surprenait plus. Elle qui n'avait jamais eu le moindre tabou, voilà qu'elle avait toujours fait en sorte de changer le sujet de la conversation, m'assurant qu'il n'y avait là pas de quoi s'éterniser. Ce qui est fait est fait, disait-elle, et elle se disait simplement contente d'avoir retrouvé Delight. J'avais pour le moment renoncé à en savoir plus, même si je ne désespérais pas d'apprendre comment ces deux-là avaient réussi leurs coups. Les membres de notre famille étaient capables de combiner leurs pouvoirs à des degrés divers et souvent étonnants ; c'était à l'influence de Death et Destiny que Larry devait sa longue vie, lui qui n'était qu'un humain dépourvu de pouvoirs, n'ayant jamais été influencé par les tempêtes. D'ailleurs, Destiny devait bien savoir d'où venait Angie ; quoi qu'Anima puisse en penser, mon frère savait beaucoup de choses. Mais il n'avait jamais abordé le sujet, et il n'était pas quelqu'un avec qui il était facile de faire la conversation. De ma vie sous les traits de la jeune serveuse, en Australie, je n'avais qu'Hernando à mes côtés, et il n'était pas au courant de tous les dessous de l'affaire. Je n'avais donc personne avec qui évoquer Angela Daniels, ce qui m'attristait ; parler d'elle, c'était honorer sa mémoire, sa vie. Quelle qu'en soit la manière, elle avait existé, et elle méritait qu'on se souvienne d'elle.

« Je pense qu'elle était ce que j'aurais pu être, si j'étais née aujourd'hui, et si je n'avais pas été dotée du moindre pouvoir. Une femme sans histoires, heureuse de son quotidien, et de ce qu'elle pouvait apporter aux autres. Et, surtout, sans cette peur qui ne me quitte jamais vraiment ; celle de faire du mal autour de moi, que je le veuille ou non. Je pense qu'elle était ce à quoi j'aspire le plus, mais que je ne pourrai jamais être. Je pense qu'elle était -et ça peut paraître idiot, naïf de le dire comme ça- l'espoir. Elle m'aura au moins permis de le retrouver. Rien que pour cela, je lui en serai éternellement reconnaissante. De plus, tout ça m'aura montré que je ne m'en sors pas trop mal lorsqu'il s'agit de tenir un diner ; franchement, c'est là toute l'ambition que je me souhaite. »

Et j'étais plutôt heureuse, malgré tout. Je retrouvais tout ce que cela signifiait d'être moi-même, en bien comme en mal. Ce renouveau me permettait de me focaliser sur le positif que j'avais trop longtemps perdu de vue, et d'essayer au maximum de profiter de l'instant présent. Je ne savais pas de quoi demain sera fait, ni si je serai capable de l'influencer, mais je pouvais au moins rester maîtresse de mon présent. Jour après jour. Ma vie sur l'arche me plaisait, simple et paisible. Je me dévouais à la bonne marche de Chez Reggie, qui se révélait être une aventure en soi, et un parfait moyen de toujours m'occuper l'esprit. S'occuper d'une telle entreprise n'était pas tous les jours faciles, et il y avait un nombre important de détails à gérer. Là où certains prodiges -immortels ou non- se taillaient des empires, je me satisfaisais de mon petit diner. C'était un empire différent, un empire à ma taille, et je me plaisais à croire qu'il faisait une différence chez celles et ceux qui le fréquentaient, aussi minime soit-elle.

« Le changement est toujours bon à prendre. » repris-je. « Peut-être que ton âme en avait besoin, même s'il est tragique qu'il soit né de telles circonstances. Et si je ne doute pas de tes capacités à te reconstruire, personne n'a dit que tu devais faire en sorte que le résultat soit pareil aux précédents. Après tout, tu ne dois rien à personne ; à ce stade, j'aurais plutôt envie de dire que c'est l'univers qui a une dette envers toi. Personne n'a à te dire comment tu dois vivre, moi la première. Et quels que soient tes choix, tu pourras toujours compter sur mon soutien. Mais c'est dommage, j'aurais bien voulu te voir en tablier. Je ne désespère pas, ceci dit ; ce sera peut-être pour une prochaine vie. »

Il m'était parfois étonnant de voir à quel point nous pouvions discuter aussi légèrement d'un concept comme l'immortalité, sous une forme ou une autre. Au fond, c'était pour nous la normalité, la seule existence que nous connaissions, et c'étaient les vies éphémères qui nous devenaient étranges. Tout était une question de point de vue, et il ne tenait qu'à nous de ne pas en dresser un trop sombre. Ce qui n'était pas toujours facile, quand les siècles s'accumulaient que les vies s'éteignaient autour de nous, toujours plus nombreuses. Se raccrocher à l'humanité demandait un effort constant, et il était si facile de lâcher prise... Il était admirable que mon vieil ami ait pu vivre autant d'incarnations en restant fidèle à lui-même. Et ce n'était certainement pas moi qui allais lui jeter la première pierre.

« Crois moi, nous sommes tous aussi curieux que toi à l'idée de rencontrer la femme mystère qui a chamboulé la vie de notre frère. Je n'ose imaginer comment ils arrivent à faire fonctionner cette relation au jour le jour. Destiny n'avouera jamais à quel point ça le perturbe, c'est un fait. Mais c'est un peu cruel de parler d'incompétence... Je vois qu'il y a au moins un point sur lequel vous ne changerez jamais, vous les garçon : vous avez la rancune tenace. » Je souriais en disant cela, faussement sévère ; au fond, cette inimitié avait de quoi m'amuser, tant mon ami mettait un point d'honneur à la proclamer haut et fort. Et puis il fallait bien avouer que mon grand frère n'était pas facile à vivre ; son indifférence et le point d'honneur qu'il mettait à se montrer le plus ineffable possible avaient de quoi porter sur les nerfs.

« En parlant de destin, est-ce que tu tires toujours les cartes ? Je me suis toujours dit que la manière dont tu arrivais à les lire était ce qui pouvait rendre Destiny si...je ne dirais pas agacé, mais surpris, ce qui pour lui est sans doute pire. » Le sujet me rendait curieuse ; c'était une pratique qui m'avait toujours intéressée, même si je ne savais dire si j'y croyais ou non. « Et ta vie à toi, sur l'arche ? On a parlé de mon diner, mais comment se passe ta vie d'universitaire ? » Là aussi j'étais curieux, d'autant que j'avais toujours trouvé que l'enseignement s'accordait bien avec mon ami. Et j'espérais qu'il arrivait au moins à en tirer quelque plaisir, même purement académique.

« Pour le reste, je ne me pourrais pas le vie avec tout ça, ne t'inquiète pas. » repris-je brièvement. « Ne pas oublier me suffit ; c'est le jour où je ne m'en soucierai plus du tout qu'il faudra s'en inquiéter. Et je dors mieux en sachant qu'il y a un groupe de ce type en moins ; le monde peut se passer de ce type d'agissements. Je n'ai jamais eu beaucoup de tolérance pour ceux qui prenaient de force le pouvoir sur autrui, et il n'y a rien de pire que les fanatiques. Même si je peux comprendre qu'on soit prêt à tout pour être fidèle à ses idées. Moi-même, j'ai fait des choses dont je ne suis pas fière par le passé, et pour des raisons tout à fait égoïste. Et je me suis plus d'une fois fourvoyée en suivant un chemin qui n'était pas le mien. J'y ai longuement repensé dernièrement, en apprenait qu'une de mes vieilles connaissances s'était installée en ville. Nikolas Cnossos. Nos chemins se sont croisés pour le passé, et je m'étais affiliée un temps à son entourage, espérant que ses dons permettraient de garder les miens sous contrôle. Mais il y a des idéaux avec lesquels je ne peux tout simplement pas me compromettre, et ceux que sert la duchesse en font partie. Nous ne nous sommes pas séparés en mauvais termes pour autant ; peut-être que j'irai lui présenter mes respects, un de ces jours. Quoi qu'on pense des autres immortels, quelque part il y aura toujours un lien. »

Je me resservis également du café, savourant le breuvage encore chaud. Larry avait fait de sacrés progrès en peu de temps, et il commençait vraiment à avoir le coup de main. Son aide m'était vraiment précieuse, et Anima avait raison quand il disait à quel point c'était important de se sentir soutenu. Et c'est à ce moment que mon souhaite d'en savoir plus sur sa famille fut exaucé, mais d'une manière à laquelle je ne m'étais certainement pas attendue; et, à voir la tête qu'il faisait, lui non plus. Je pris le temps d'observer les traits de cette femme, doux et chaleureux. L'illusion était si bien fait qu'il était difficile de se rappeler qu'il ne s'agissait que d'un mirage. Lorsque les deux fillettes se montrèrent à leur tour, joyeuses et innocentes, mon cœur se serra, et je pus comprendre une fraction de ce que mon ami devait traverser tous les jours depuis qu'il les avaient perdues. Et de savoir qu'il avait coupé les ponts avec la fille qui lui restait m'attrista d'autant plus ; mais je le comprenais.

« Enchantée. » dis-je à l'image de sa femme, lui adressant un franc sourire. « Je suis heureux de faire enfin votre connaissance. Et à vous aussi, les filles. » J'avais décidé de leur parler comme si elles étaient réellement là ; quelque part, cela rendait les choses plus faciles. Je me demandais surtout à quel point leur manifestation était dues à l'inconscient d'Anima, ou à une facette de ses pouvoirs qui ne dépendait vraiment pas de lui. Il s'agissait probablement un peu des deux, et je ne pouvais prétendre savoir ce que cela signifiait vraiment. « Je vous remercie d'avoir été là pour mon ami, toutes les trois. Même si votre temps ensemble a été trop court... Je sais que vous vous êtes aimés, et c'est ce qui compte. Et vous pouvez compter sur moi prendre soin de lui ; au minimum, je m'assurerai qu'il mange correctement. Ce qui n'est pas un mince défi, comme vous le savez certainement. »

La situation devait paraître des plus étranges, et pourtant je ne m'en formalisais pas. Engager la conversation avec des illusions n'était, après tout, pas l'une des choses les plus bizarres que j'avais faites au cours de ma vie. Je m'inquiétais surtout de l'effet qu'elles pouvaient avoir sur Anima. Lui apportaient-elles le réconfort nécessaire pour guérir petit à petit, ou l'empêchaient-elles d'avancer ? Là encore, je me disais qu'il devait s'agir d'un peu des deux. Et puis qui étais-je pour juger ? Tout ce que je pouvais faire, c'était soutenir mon ami, quoi qu'il arrive.

« Maintenant que je la vois, le visage de ta fille m'est effectivement familier. Elle est devenue une belle jeune femme, et à l'appétit digne de son père, si je ne me trompe pas. Compte sur moi pour respecter ta décision ; il ne m'appartient pas de lui révéler ce genre de chose. Même si j'espère que vous saurez vous retrouver un jour. Peut-être qu'elle serait prête à retrouver son père ; les enfants sont capables de pardonner bien des choses. Mais je comprends ce que tu ressens ; quand je pense à mes propres enfants, à ceux qui restent... Je ne les ai pas revus depuis longtemps, et je ne sais pas ce que ça donnerait. Je me dis qu'ils ont leur vie, et qu'elle est moins compliquée sans moi dedans. »


Voilà bien une chose à laquelle j'essayais de ne pas trop penser. Je n'avais jamais eu la fibre très maternelle, même si j'avais aimé tous mes enfants. Je m'étais toujours sentie trop inconstante pour établir des relations solides avec eux, et la perte de ceux qui s'étaient révélés mortels avait toujours été difficile.

« Perdre sa famille est souvent le meilleur moyen de basculer dans la folie. C'est en apprenant la mort de mon dernier enfant mortel que j'ai totalement perdu mes moyens, lors de mon emprisonnement. Et pourtant, je l'avais à peine connu. Alors, d'avoir perdu ce que toi, tu as perdu... Je ne peux prétendre savoir ce que cela fait. Mais quand je vois comment elles te regardent, j'ai l'impression qu'elles n'auraient jamais regretté de t'avoir connu. Si elles sont les meilleures choses qui te sont arrivées dans cette vie, dis toi que tu étais probablement la meilleure dans la leur. Quoi qu'il en soit, tu as raison quand tu dis qu'on ne peut changé ce qui est fait. Et je ne doute pas de ta capacité à soutenir ceux qui en ont besoin, quoi que tu puisses en penser. Après tout, tu es là, aujourd'hui, avec moi. Et c'est ce qui compte. »
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Mer 22 Juin 2016 - 21:29
Je m’interrogeais sur cette persona qu’avait créée mon amie, même si cela semblait être même davantage que cela pour elle. J’étais bien placé pour savoir que ce genre de solutions et d’échappatoire n’étaient au mieux que temporaires, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser que cela avait dû être une bonne chose. Même si ce n’était qu’une illusion, penser sincèrement que l’on vivait une existence normale, le penser vraiment, cela devait être… salvateur. Et le fait est que Delight donnait l’impression d’avoir appris de cette expérience, c’était peut-être ce qu’il fallait retenir de plus important.

"Tout le monde doit porter sa croix, c’est humain. Dans un sens, c’est presque rassurant… Sans être plus facile à supporter." Je bus un peu de café, avant d’incliner légèrement la tête. "Ce n’est pas idiot ou naïf, loin de là. Si ça t’a aidé à revenir à l’essentiel et à t’accepter, c’est que tu en avais besoin. C’est un peu… une sorte de modèle, et même si vous êtes différentes par certains aspects, c’est aussi une part de toi. C’est donc certainement une très bonne chose que tu continues ce diner. Et sincèrement, je ne vais pas m’en plaindre."

Pas que je sois opportuniste, mais Delight connaissait assez bien mon appétit. Mes vagues traits d’humour, même racontés sur un ton bien plats, pouvaient alors mieux passer. Quoiqu’il en soit, et pour ne pas parler uniquement de mon estomac, c’était vrai que cette occupation lui allait bien. Pour ma part, je ne me recyclais jamais vraiment. Toujours le nez dans les livres, les recherches, quelques fois sur le terrain mais c’était de plus en plus rare. Il n’y avait que les domaines qui changeaient, et le monde. Depuis que les arches s’étaient élevées, j’avais en effet de nouvelles opportunités de travaux. Sans parler des avancées sur le sujet des prodiges. Mais je retournais rapidement dans la même routine. J’avais eu quelques fois une brève arrière artistique, mais jamais rien de mémorable. Peut-être aurais-je dû aussi me diversifier un peu, mais dans l’état actuel, je n’en avais ni l’envie ni la force.

Mais c’était justement ce que soulevait mon interlocutrice, le changement. Même si les derniers n’avaient pas été des plus positifs dans mon cas, peut-être auraient-ils des répercussions plus clémentes et productrices à l’avenir. Peut-être.

"Même après tout ce temps, notre corps et notre âme nous jouent encore des tours… C’est assez fascinant." J’esquissai un bref sourire, à moitié sarcastique. Comme quoi, si un jour la mégalomanie venait à nous prendre, on serait vite rappelés à l’ordre. "Oh ça, je l’ai bien compris. Mais je doute que l’univers se soucie de régler sa dette. Au moins, ça remet les choses en perspectives. Merci en tous cas pour ton aide. Et promis, la prochaine fois que l’occasion de mettre un tablier se présente, je t’appellerai."

Qui savait, ce serait peut-être plus tôt que prévu… Mais inutile d’alarmer mon interlocutrice sur la mortalité de mon corps actuel, surtout alors que la discussion prenait une touche plus légère et appréciable. Enfin, quand on parlait de deux immortels aux donc parfois destructeurs, le léger était tout relatif.

Je levais involontairement les yeux au ciel lorsqu’elle me parla de Destiny et mon aversion pour lui. En même temps, son frère était franchement insupportable pour la plupart des personnes qui le rencontraient plus de cinq minutes. Alors plusieurs siècles… Ce n’était certes pas très mature, mais tant pis. Je haussais simplement les épaules.

"Chacun sa némésis. Et va savoir, les relations humaines, c’est toujours aussi complexe. Même lui n’échappe pas à cette règle, et c’est pas plus mal." Je retrouvais cependant un petit sourire lorsqu’elle me demanda si je tirais toujours les cartes, et en guise de réponse, je les sortis de ma poche pour les lui montrer. "Vraiment ? Bah, ce n’est jamais aussi précis au point que je puisse dire à chaque fois « Je l’avais prédit », mais ça sert parfois… Pas dans ma vie universitaire, mais heureusement, je n’aurais plus rien à chercher ou étudier. Et pour l’instant, c’est un peu toute ma vie ici, la recherche et l’enseignement. Le reste n’est pas exceptionnel."

Pour ne pas dire néantissime. Enseigner apportait certes un peu de diversité, mais j’étais loin de la passion que j’avais pu avoir pour la transmission du savoir, il y a à peine quelques années de cela. Mais ça me convenait, vu l’état actuel des choses. Et puis, il y avait bien cette mission pour la Duchesse pour me sortir un peu de mon existence universitaire. Delight la mentionna justement à ce moment-là, et je fus un peu surpris d’apprendre qu’elle l’avait côtoyé par le passé. Ou peut-être l’avais-je su, et oublié. Difficile à dire.

"Il faut vivre en paix avec soi-même et ses convictions. Tant qu’on en a encore… Mais nous avons tous fait des choses que nous regrettons et regretterons. L’important est de sans doute en avoir conscience, et d’essayer de ne pas commettre les mêmes erreurs."

Je ne m’épanchais pas sur la question, ne me sentant pas vraiment la légitimité de juger les choix de mon amie. Autrefois, je pensais comme elle, mais désormais… Beaucoup de choses ne m’importaient plus, tout simplement. J’étais fatigué de réfléchir, de réfléchir comme je le faisais avant. Peut-être regretterais-un un jour mes choix, mais d’une certaine manière, je me soupçonnais presque de le faire volontairement. Dans l’espoir de ressentir quelque chose à nouveau. Mais si Delight venait à l’apprendre, sans doute s’inquiéterait-elle, et ça, dans tous les cas, je souhaitais l’éviter.

De toute manière, l’illusion de Johanna vint couper court à la discussion. C’était assez étrange de voir quelqu’un de réel lui parler, ce n’était même jamais arrivé avant. Mon amie se montra semblable à elle-même, et même si ses paroles étaient douces et naturelles, j’en ressentis un léger pincement au cœur. Si elles avaient pu se rencontrer, réellement se rencontrer, elles se seraient certainement très bien entendues. Rien ne servait de s’apitoyer sur le passé, mais parfois, la nostalgie et le regret s’emparaient de vous sans crier gare. Johanna la salua d’un hochement de tête, radieuse et sereine. J’inspirais profondément pour chasser ces sentiments, faisant mine de m’offusquer légèrement :

"J’ai plus de 4000 ans, je sais me nourrir correctement tout seul."

La remarque fit rire tour à tour ma femme et mes filles, et je finis par sourire légèrement à mon tour. Même en disant cela, le soutien et la compréhension de mon interlocutrice me firent davantage plaisir que ce que j’aurais cru. Je restais plus dubitatif cependant lorsqu’elle mentionna Lily-Rose, la vraie.

"Peut-être que c’est moi qui ne suis pas prêt, finalement… Et comme tu dis, parfois, je me dis que leur existence est beaucoup moins compliquée sans moi dedans. Difficile de croire qu’avec toute nos expérience, on ne sait toujours pas vraiment être parent… Mais peut-être que l’avenir me détrompera. Nous détrompera." Mes deux filles passèrent à côté de la table, riant avec plaisir alors qu’elles se courraient l’une après l’autre. Je secouais doucement la tête. "Perdre un enfant est toujours difficile, peu importe le temps qu’on a passé avec lui. Il y a quelque chose d’étrange à se dire qu’il part avant nous, ce n’est pas… dans l’ordre des choses. Et c’est une part de nous qui s’en va aussi. Et si tu as autant réagi à sa mort, c’est qu’elle ne t’était sûrement pas indifférente. Je ne peux pas te l’affirmer avec certitude, ne l’ayant pas connu, mais… J’imagine que c’est aussi une puissante marque d’affection. Mourir dans l’indifférence et en sachant que personne ne te pleurera… Cela doit être l’une des pires choses au monde."
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Ven 1 Juil 2016 - 14:05
Parler d'Angie me donnait l'impression de parler d'une amie disparue, aussi étais-je toujours ravie de le faire. Elle avait laissé sa marque en moi, ou peut-être avait-elle seulement révélé quelque chose que le temps et l'usure avaient caché tout au fond de mon être. Toujours est-il que j'étais ravie de l'évoquer ainsi. Je me demandais d'ailleurs quelle tournure aurait eu une rencontre entre Anima et elle... Aurait-elle su alléger un peu son humeur, au moins le temps d'un café ? Je me plaisais à l'imaginer ; la serveuse avait toujours su faire sourire ses clients, même les plus difficiles. L'expression la plus pure de mes dons, et que je donnerais cher pour voir permanente. Après tout, Delight était la persona à laquelle je m'identifiais le plus, et l'identité que je choisissais pleinement d'afficher au jour le jour.

« En un sens, je crois qu'Angie était le modèle de ce que j'avais déjà au fond de moi, mais que j'avais peur de voir revenir à la surface. Après tous ces cycles de souffrance et ces pertes de contrôle, tous les dégâts que j'avais pu causer... Je ne m'estimais plus en droit d'aspirer à une telle vie. Mais elle m'a rappelé que l'espoir n'était pas un sentiment aussi vain qu'on finit souvent par le croire. Alors je m'y raccroche, parce que je préfère croire que les choses s'arrangeront un jour plutôt que de m'exiler loin de tous comme je l'avais fait avant ma capture. Je ne sais pas combien de temps cette période de calme durera, mais je peux au moins la mettre à profit pour me sentir bien...et pour aider tous ceux que je peux à le faire. A la mémoire d'Angie, qui mérite de ne pas être oubliée. Et en mon nom, celui que je me suis choisi. »

Je m'amusais de la remarque de mon ami quant à mon occupation et, en sous-main, à son appétit dévorant. C'était bon de le voir un peu plus léger, même l'espace d'une phrase. Et j'étais on ne peut plus d'accord avec lui : avoir repris Chez Reggie était une bonne chose. Pour moi, et pour tous ceux qui y avaient déjà pris leurs habitudes. Tenir un diner n'était pas de tout repos, mais cela avait le mérite de garder mon esprit occupé plutôt que de ruminer dans un coin. Et puis j'étais bien aidée, entre Larry, Hernando et les autres. C'était un défit bien terre-à-terre après une si longue existence, mais peut-être était-ce aussi ce qui le rendait si satisfaisant. Cela m'aidait à me concentrer sur l'instant présent, et à mettre mes talents au service de quelque chose de concret. Et tant pis si c'était niais à dire : j'aimais voir les sourires de mes clients après un bon café, un bon repas. L'ambiance chaleureuse que je me plaisais à instaurer était ma plus belle récompense, et j'avais l'impression de me sentir plus à ma place que jamais.

« J'attends ton coup de fil alors. Tu auras toujours une place dans ma vie en tout cas, quelle que soit la tienne. » Il était étrange de se dire que j'aurai sans doute l'occasion de côtoyer d'autres apparences de mon ami au fil du temps. Je venais de rencontrer celle qui répondait au nom de Camille, après tout. Mais les corps importaient peu : je reconnaissais toujours mon ami à son âme, aussi sombre puisse-t-il l'imaginer être devenue. Et puis il suffisait de parler de Destiny pour lui tirer sans cesse la même grimace, un autre moyen imparable pour le reconnaître où que ce soit. Quelque part, cette inimité renforçait encore plus l'image d'Anima comme un membre honoraire de notre famille : ce qui l'opposait à Destiny ressemblait trop à une querelle de frères obligés de se coltiner la présence l'un de l'autre depuis toujours, même s'ils se croisaient le moins souvent possible. Les retrouvailles avec la Famille allaient se révéler intéressantes sur bien des points, autant pour Anima que pour moi.

« Est-ce que tu accepterais de me les tirer ? »
demandai-je en désignant les cartes. « En souvenir du bon vieux temps...et pour embêter mon frère. Et puis je suis toujours curieuse du résultat... Et l'enseignement, tes recherches... Tu y trouve quand même ton compte ? Quant au reste... Et bien, compte sur moi pour te distraire un peu ! Ou du moins, compte sur moi pour essayer. »

Je soupçonnais mon ami de s'adonner à son travail plus par habitude que par passion, et j'espérais effectivement être capable de l'amener à profiter de la vie qui lui restait. Il n'était peut-être pas prêt, mais ce n'était pas le temps qui nous manquait, et je serai là pour l'accompagner tout au long du chemin. D'une manière ou d'une autre. Au moins n'était-il jamais vraiment seul, comme en témoignait la présence illusoire de sa famille. Pour être honnête, je ne savais pas à quel point c'était une bonne chose ou quelque chose qui l'empêchait d'avancer, mais ce n'était pas à moi de juger. Et puis je me sentais privilégiée de les voir se dévoiler ainsi devant moi, regrettant une fois de plus de ne pas les avoir connues de leur vivant.

« En même temps, en quatre mille ans, je n'ose pas imaginer combien de fois tu auras eu à la réapprendre. » Quand on y réfléchissait, la capacité de l'âme d'Anima à traverser le temps et les corps restait tout bonnement incroyable. Pratiquement inconcevable, et pourtant je l'avais sous les yeux. Autant de vies, qui pouvait réellement dire quelle était leur influence sur l'être ? « C'est normal de ne pas être encore prêt. Mais ça viendra, j'en suis sûre. Et tu n'auras pas à faire ce chemin seul, je serai là pour t'y aider, si je le peux. Et ta femme, tes filles... » Je souris tendrement aux apparitions. « ...elles ne te quitteront jamais vraiment non plus. Ce sera à toit de t'assurer que ce soit une bonne chose. Pour elles. Je pense qu'elles auraient envie de t'aider, pas de te hanter. »

Non, perdre un enfant n'était jamais facile, loin de là. J'avais beau n'avoir jamais été une mère très présente, j'avais toujours vivement ressenti la disparition de ma chair. Au point de m'avoir projeté au moins une fois dans un de mes cycles les plus destructeurs. Voilà qui expliquait sans doute pourquoi j'avais par la suie toujours maintenu une certaine distance dans mon rôle de mère. Mais même si j'avais à peine connu ce dernier enfant mortel... sa mort m'avait brisée comme je ne l'aurai plus crue capable. Mes pensées se tournèrent alors vers mes enfants encore en vie, les prodiges qui avaient hérité de mon immortalité. Voilà bien des années que je n'avais croisé leur route, depuis avant mon exil en Australie, et la captivité qui avait suivi. Peut-être que j'essaierai de les contacter ; Death savait sûrement ce qu'ils étaient devenus, et... C'était compliqué. Je doutais que ma présence leur apporte réellement quelque chose, et pourtant...était-ce vraiment là une condition pour vouloir revoir les siens ?

« Je n'ai jamais été une très bonne mère. J'ai toujours aimé mes enfants, mais je n'ai jamais trop su comment m'y prendre. J'avais toujours peur qu'ils se retrouvent pris dans mon cycle infernal. Mais les perdre... Aujourd'hui, je me dis que ceux qui restent sont peut-être mieux sans moi, mais je me dis que je peux au moins leur en laisser le choix. Je ne peux pas prétendre redevenir une mère pour eux, mais... Je ne sais pas, je me dis que je leur dois au moins d'en décider par eux-mêmes plutôt que de leur imposer une décision qu'on finirait tous par regretter. Je ne peux pas te dire quoi faire pour ta fille, mon ami. Mais...sache que la décision lui appartient autant à elle qu'à toi. Vous avez encore le temps de voir venir, de toute façon. Et...elle m'a tout l'air d'être une fille très bien. Malgré tout ce qu'elle a traversé, elle semble ne pas s'être laissée abattre, elle doit être d'une grande force. Elle reste seule sur un point, cependant: elle croit être la seule à pleurer les siens, la seule à devoir porter les souvenirs de sa famille.» Il n'y avait ni reproche ni jugement dans ma voix, uniquement de la compréhension, et une note d'encouragement. « L'indifférence est terrible, c'est vrai. Mais il ne tient qu'à nous de faire en sorte qu'elle n'ait pas lieu d'être. »
Delight
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Jeu 28 Juil 2016 - 11:44
Pendant le XIXème et le XXème siècle, j’avais connu les précurseurs de ce qui allait devenir la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie. Et même avant cela, j’avais côtoyé leurs ancêtres, de nombreux philosophes dont les écrits nous étaient restés, ou non. Mais il était certain qu’aucun n’avait eu à pleinement analyser des cas comme nous… Tant mieux pour les deux parties, j’aimais à penser. Si un psy devait s’occuper de nous aujourd’hui, pas sûr qu’il sache y parvenir. Et qu’aurait pensé Nietzsche et sa théorie de l’éternel retour s’il avait eu connaissance des immortels, ou des personnes capables de se réincarner ? Nous étions la démonstration concrète de sa supposition qu’il fallait vivre sa vie de telle sorte que, si nous avions à la revivre à nouveau, nous n’y changerions rien. Et malgré les millénaires, ce n’était toujours pas mon cas… Delight semblait cependant davantage s’en approcher, du moins c’est l’impression qu’elle me donnait alors que me racontait sa vie en tant qu’Angie.

"Il est dur parfois d’arriver à être ce que l’on souhaite, cela demande beaucoup de courage. Surtout dans ta situation. J’espère que tu garderas cet espoir et que cette accalmie durera le plus possible… Quoique tu puisses en penser, tu la mérites, et je ne doute pas que, rien qu’avec ce diner, tu as déjà su apporter un peu de bonheur à beaucoup de gens. De plus, même si je ne l’ai pas connue, à t’entendre en parler, je suis certain de ne pas oublier cette Angie qui t’a tant aidée et inspirée."

Mon grand appétit venait au moins prouvé qu’elle avait su apaiser un estomac criant famine. Dans mon cas, toute chose positive était bonne à prendre. Et d’une certaine manière, je comprenais son besoin d’avoir un travail sur lequel se concentrer pour oublier tout le reste. C’était un peu pareil avec mes recherches, l’une des rares choses qui parvenaient encore à m’animer un tant soit peu. Revenir à l’essentiel nous était parfois salvateur.

"Merci, mon amie. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd." Je hochai doucement la tête, en étirant les lèvres dans un doux sourire. Je m’étais peu à peu fait à cet enchaînement de vies qui ne se ressemblaient parfois pas. Mais il était des points d’ancrages qui ne changeaient jamais, et Delight en faisait certainement partie. Peut-être que ma prochaine existence sera effectivement plus positive et productrice. J’espérais en tous cas pouvoir davantage être présent pour elle que dans le cas présent, mais comme pour le reste de l’humanité, mes vies restaient majoritairement faites de hasard. Imprévisibles, même pour moi.

D’ailleurs, en parlant de prévisions, mon interlocutrice mentionna les cartes que je portais toujours sur moi. J’acquiesçai doucement de la tête.

"Bien sûr. Tout ce qui pourra te faire plaisir, et ennuyer ton frère, je le ferai toujours avec joie." Tout en commençant à battre les cartes, j’en profitais pour répondre à son autre interrogation : "J’avoue que je n’ai pas à me plaindre de ce côté. J’ai de quoi poursuivre mes recherches, ou en commencer de nouvelles. Et l’enseignement fait également partie du métier. Comme tu dis, ça me distrait un peu. Et ne t’en fais pas, tu y arrives déjà très bien."

J’esquissai un rapide sourire en la fixant quelques instants, avant de me reconcentrer sur mes cartes en prenait un air plus sérieux. Après avoir coupé le jeu, je disposais cinq cartes devant moi : elles représentaient respectivement le passé, le présent, le futur, la personne concernée et ses motivations. Un tirage simple, mais largement suffisant.

"Tu as connu un passé cyclique parfois chaotique et destructeur, mais je ne t’apprends rien." commençai-je tout en continuant à fixer les cartes. "Ton présent est plus calme, malgré les ombres du passé. Tu as atteint un point d’équilibre, mais toi seule est capable de faire en sorte qu’il perdure à l’avenir. Concernant ce dernier, je vois qu’une grande réunion est prévue, ainsi que de nouvelles rencontres, majoritairement bénéfiques et festives. Je vois aussi que tu es désireuse d’avancer, mais que l’absence d’un proche continue à te peser…" Je laissais un silence s’installer suite à cette dernière phrase, avant de finalement relever la tête. "J’en déduis que vous n’avez toujours pas de nouvelles de votre sœur…"

Sujet délicat que celui de Desire. Tout autant que celui de ma famille. Pourtant, j’avais confiance en mon amie pour comprendre ma situation, ce que me confirma la façon dont elle discuta avec les illusions de ma femme et de mes filles.

"Et pourtant, apprendre a toujours fait partie de mes plus grands plaisirs. Le savoir est infini, et heureusement pour nous, sinon, nous serions morts d’ennui depuis bien longtemps." Encore aujourd’hui, cela me permettait de garder la tête hors de l’eau. J’observais un instant le visage souriant de ma famille disparue, avant d’afficher un léger sourire. "C’est vrai, elles n’auraient jamais fait quoi que ce soit de mal. Tout comme je ne doute pas que tu seras là pour m’aider. J’espère t’être redevable de ce que tu fais pour moi."

Concernant nos enfants, nous semblions bien désemparés en la matière, malgré les siècles. Les paroles de mon amie étaient cependant justes, et me permettaient de voir la situation d’une autre manière. Ses reproches étaient tout à fait fondés. Je savais au moins que Lily-Rose –et Sahar aussi, d’ailleurs- disposaient d’une force et d’une intelligence qui les rendaient capables de décider si oui ou non elles souhaitaient me revoir dans leur vie. En cela, je ne les sous-estimais nullement. Mais peut-être qu’en voulant malgré tout les protéger en les éloignant, je n’étais pas juste envers elles.

"Tu as raison, elle a au moins le droit de savoir pour juger par elle-même. Mais… j’ai l’impression qu’elle est si jeune encore et qu’elle n’a pas à porter le poids de mes erreurs millénaires. Et si elle ne le supportait pas ? Si elle était mieux dans l’ignorance ? Elle a de plus toutes les raisons du monde de me détester, aussi je ne sais pas si cela lui serait vraiment bénéfique de me savoir en vie…" Je jouais un instant de ma fourchette avec un dernier bout de bacon avant de l’engloutir à son tour. "Mais ce qui est certain, c’est que je ne peux pas te laisser dire que tu as été une mauvaise mère. Crois-moi, j’ai vu ce qu’étaient de véritables mauvais parents, et si tu avais connu mon père dans cette vie… Nous sommes humains, et nous avons nos faiblesses. Mais une personne qui aime sincèrement ses enfants et essaie de faire son possible pour son bien-être, même si c’est maladroit, ne mérite pas d’être appelée un piètre parent."

Dans le fond, je sentais bien qu’il en était de même pour chacun des enfants que j’avais pu avoir. Même si le temps et les générations nous séparaient, je ne pouvais pas nier que leur sort était loin de m’indifférer. Mais je restais persuadé qu’intervenir dans leur vie n’était pas toujours à leur avantage, tout comme Delight semblait le penser. Pensif, je ne pus m’empêcher d’énoncer à voix haute une nouvelle réflexion :

"C’est tout de même à se demander pourquoi nous continuons à avoir des enfants… Mais je crois que, dans toutes mes vies, je garde plus vivement le souvenir de toutes leurs naissances. Le mystère de la vie et de l’affection est sans doute celui qui m’intrigue et m’émerveille le plus."
Wairua
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Mar 2 Aoû 2016 - 14:05
Une vie d'immortalité avait de quoi vous donner le tournis, voilà ce que je songeais en avalant une nouvelle gorgée du délicieux café italien, sans quitter Anima des yeux. Combien de fois avions-nous partagé ce breuvage, lui et moi, accoudé à d'innombrables comptoirs qui se succédaient au fil des époques. Et si mon ami s'était souvent vêtu d'une nouvelle peau, j'étais plus ou moins resté la même jusqu'au bout : du moins, jusqu'à ce que la lassitude et la peur finissent par provoquer mon exil en Australie. Mais Anima non plus n'avait guère changé, chacune de ses incarnation faisant de lui une personne différente qui conservait toujours ce noyau qui faisait de lui qui il était vraiment. Et qui expliquait pourquoi je persistais à l'appeler Anima, plutôt que Wairua ou n'importe quel prénom donné à l'une de ses naissances. Quoi qu'il puisse en dire, je savais que son âme était d'une force incroyable ; personne d'autre n'avait ainsi traversé les millénaires sans jamais perdre de son essence. Que les choses se compliquent à ce point seulement aujourd'hui témoignaient de sa résilience. D'autant que l'acte déclencheur avait été particulièrement terrible ; à sa place, je n'aurais sans doute pas été capable non plus de faire autrement que de m'abandonner à la folie. Mais que nos crises de folie durent une heure, trois jours, un mois, dix ans ou un siècle, elles finissaient toujours par passer ; le réveil n'en était que d'autant plus rude, surtout par rapport au temps passé dans un état second et aux dégâts causés. Pas étonnant à ce que mon vieil ami se sentit aussi las...

« Merci Anima, j'espère aussi. Je vais faire de mon mieux. Je ne vais pas retourner me cacher de sitôt en tout cas. Pas avec tous les gens qui m'entourent sur l'Arche : mes amis, ma famille qui va arriver, ceux qui dépendent déjà de moi au diner... Et toi. Je ne te laisserai pas tomber, quoi que tu fasses. »

Je serrai une de ses mains entre les miennes ; j'avais toujours été tactile, d'autant plus avec les gens que j'appréciais. Une manière d'être qu'Angie avait su faire revenir à la surface, et qui me venait naturellement. L'affinité d'âme que je ressentais à l'égard d'Anima me poussait à tout faire pour le soutenir, et pour lui montrer que la vie n'était pas condamnée à rester aussi noire. Je n'allais pas non plus le presser à ce sujet, sachant que le temps était souvent le meilleur moyen de guérir, mais j'allais cheminer à ses côtés pour l'y aider, du moins s'il voulait bien de moi.

Lorsqu'il accepta de me tirer les cartes, je réagis comme une gamine en laissant échapper une affirmation enthousiaste, battant brièvement des mains. La maîtrise qu'Anima avait du tarot m'avait toujours étonnée et ravie, même lorsque les lectures n'étaient pas les plus agréables. Au moins, avec lui, je savais qu'il n'allait pas tenter de d'épargner des vérités difficiles ou des prédictions inquiétantes, à la différence des charlatans qui se concentraient seulement sur ce que leurs clients avaient envie d'entendre. A ce sujet, mon ami et mon frère se ressemblaient plus qu'ils ne voulaient bien l'admettre : Destiny ne mâchait pas ses mots non plus lorsqu'il s'agissait d'avenir, et avait toujours privilégié la franchise. Je savais mieux que d'en faire un commentaire, préférant m'en amuser intérieurement tandis qu'Anima disposait les cartes sur la table. J'observai l'adresse avec laquelle il les plaçait et les retournait ; il y avait une véritable magie à l’œuvre, une mystique dépourvue de fioritures. Death aurait sûrement dit qu'en matière de cartes, il s'agissait avant tout de savoir faire preuve d'une grande psychologie et d'un esprit de déduction travaillé, et qu'il s'agissait surtout de les interpréter au vu de ses informations ; elle pouvait s'avérer étonnamment cartésienne sur ce genre de choses. Pour moi, il y avait définitivement un pouvoir en action, même s'il n'avait sans doute rien à voir avec celui des prodiges ; il était à la fois plus anciens, et plus immuable.

« Je suis contente que tu aies de quoi t'occuper. » dis-je, tout en observant son tirage avec attention. « La recherche t'a toujours passionné ; quand la vie est difficile, il est souvent bon de se raccrocher à de telles constantes, pour se souvenir de qui on est. »

Anima en avait terminé avec les cartes, qu'il retournait maintenant une à une en m'expliquant leur signification dans ce cas précis. J'écoutais ses paroles sans en perdre une miette, les liant à tel ou tel événement de ma vie ou dans mon entourage. Une fois encore, la lecture de mon vieux camarade touchait juste.

« Je me retrouve plutôt bien dans ce que tu viens de me dire. Et cela me conforte dans la voie que j'ai choisie pour le moment. Celle qui me libérera de ce passé cylindrique, d'une manière ou d'une autre. La réunion, c'est le reste de la Famille qui va arriver ; par contre, l'idée de nouvelles rencontres m'intrigue, surtout si elles sont positives. Il y a quelques années, la seule idée de me faire de nouveaux amis m'aurait paru inconcevable, comme si ce n'était plus pour moi, que j'étais trop dangereuse pour eux. Mais aujourd'hui, je m'immerge avec plaisir dans les rapports humains ; savoir que je ne suis pas seule me donne plus de force et d'espoir que l'isolement forcé le plus sécuritaire. »

Enfin, il avait évidemment vu juste au sujet de Desire. Je ne lui reprochait pas d'être direct, même à ce sujet. Arès tout, le lien qui unissait Anima à la Famille en faisait un membre honoraire officieux, et je n'avais jamais eu de soucis à établir avec lui l'intimité d'âme qui poussait à favoriser la franchise comme une manifestation d'amour. Je m'attristai néanmoins, bien que nullement par la faute de mon ami ; seulement, penser à ma sœur me faisait toujours cet effet-là. Je crois que ni moi, ni les autres membres de notre curieuse familles, n'y pensions trop souvent ; surtout parce que cela nous remettait face à notre impuissance quant à la retrouver, et à la honte de l'avoir perdue sans n'avoir rien pu y faire... J'avais été très proche de Desire, qui avait été pour moi la sœur la plus volatile, mais aussi la plus proche de ses instincts, qu'elle avait toujours satisfait sans se soucier du rester du monde. Je l'enviais comme je la craignais un peu mais, surtout, je l'aimais. Nous avions fait les quatre cents coups tellement de fois qu'ils auraient aussi bien pu devenir les deux ou trois mille coups, et elle m'avait toujours acceptée comme j'étais, ne se formalisant guère de ma nature cyclique, allant parfois jusqu'à la favoriser au diapason de sa propre nature changeante.

« Desire est toujours aux abonnées absentes. Je pense qu'on va en reparler avec les autres, même si allons prendre le temps avant de la mentionner. On ne comprend toujours pas comment ça a pu se passer, comment le lien qu'on partage pourtant tous même dispersés aux quatre coins du monde a pu disparaître ainsi. Ne pas savoir si elle est morte, prisonnière, ou si elle a volontairement décidé de se couper de nous... Nous ne vous voyons pas souvent, mais nos liens sont tellement fort, comme si nous représentions chacun une facette d'un tout. Et que ce tout est maintenant fêlé, peut-être même irréparable... Death passe la plus grande partie de son temps à la chercher partout, aux quatre coins du monde, et Dream fait de même dans le monde des rêves, de dormeur en dormeur... Destiny... Si Destiny savait, il nous l'aurait dit ; et qu'il ne sache pas est peut-être ce qui est le plus inquiétant dans l'histoire, quoi que tu puisses penser de lui. Desire était toujours si pleine de vie, la croquant à pleine dents ; elle pouvait aussi être changeante, capricieuse, une véritable peste... Mais je l'aimais, nous l'aimions tous. Nous l'aimons toujours, et ne nous savons même pas où elle est. »

Et j'espérais vraiment qu'il y avait bien un endroit où la trouver, quelque part ; je refusais de songer à l'éventualité de sa mort, les immortels n'étant pas invincibles. Nous l'aurions sûrement sentie, mais comme notre lien avec elle semblait inexistant, c'était difficile à dire... L'espoir me poussait à ne pas baisser les bras, quoi qu'il arrive. Mais je ne pus retenir quelques larmes qui coulèrent au coin de mes yeux ; je ne pris même pas la peine de les essuyer, parce que je n'en avais pas vraiment conscience. Comme beaucoup de chose concernant Desire.

« Si le savoir n'était pas infini, l'immortalité n'aurait plus lieu d'être, et serait bien plus terrible encore. Au moins, nous pouvons toujours nous dire qu'il y a quelque chose de nouveau à apprendre, ou du moins à considérer sous un autre angle. Et chaque personne que l'on rencontre est différente, unique, quoi qu'on en dise. »
J'appréciais le changement de sujet, même si je n'en voulais nullement à Anima d'avoir mentionné ma sœur. Je savais qu'il n'avait jamais cherché à me blesser. « Parfois, je me demande comment fonctionne vraiment nos esprits d'immortels. Des centaines, des milliers d'années de toute une vie, des souvenirs qui s’amoncellent, et d'autres qui se perdent pour compenser, j'imagine. Notre esprit a-t-il une limite concernant tout ce qu'il peut emmagasiner, ressentir ? Le découvrons-nous seulement un jour ? Oui, il y a encore une quantité incroyable de choses à apprendre ; et j'ai toujours su que tu avais l'âme d'un véritable chercheur. Qui sait, peut-être découvriras-tu encore de quoi tous nous étonner ? »

S'il y avait bien une personne capable de mettre à jour certains des secrets de l'âme et de l'existence, à mes yeux c'était bien Anima. Anima, qui observait régulièrement les illusion de sa famille disparue, parfois avec un bref sourire. J'étais encore ambivalente à ce propos, en comprenant la raison et le potentiel cathartique tout en craignant l'aggravation sur le long terme. Le temps, encore une fois, serait seul juge. Et je n'allais pas dire quoi à faire à mon ami, d'autant que je n'avais pas plus que lui la science infuse à ce sujet. Tout ce que je pouvais faire, c'était continuer de l'épauler de mon mieux, et d'être toujours là pour lui.

« Tu n'as pas à m'être redevable de quoi que ce soit, Anima. Je ferai tout pour toi, et sans rien attendre en retour. C'est une promesse. »
Et en cela, je m'adressais autant à lui qu'aux apparitions de sa femme et de sa fille. « Quant à Lily-Rose... Ce n'est pas comme si tu avais besoin de prendre une décision tout de suite. S'il ne faut pas laisser passer une occasion avant qu'il ne soit trop tard pour elle comme pour toi, je ne crois pas que vous ayez atteint le point de non retour. Elle m'a tout l'air d'être une fille intelligente, comme son père, et avec un cœur gros comme ça. Je suis sûre qu'il aurait de la place pour toi, même si les débuts risqueraient d'être difficile. Mais je n'ai pas à te dire quoi faire, et j'espère que tu ne m'en veux pas de t'avoir parlé ainsi de tout ça ; j'espère être de bon conseil, mais à aucun moment je n'ai eu l'intention de te faire des reproches. Les reproches viendront le jour où tu ne me laisseras vraiment plus le choix. » ajoutai-je avec un sourire taquin mais sincère.

Le sujet des enfants était bien délicat pour la plupart des gens dépourvus du moindre pouvoir, mais l'immortalité était sans doute un des dons qui le rendait le plus problématique. Il y avait des immortels qui abandonnaient très vite l'idée de faire des enfants, ou d'en refaire après avoir eu le cœur brisé une première fois. Ceux que j'avais mis au monde n'avaient jamais été prévus, et je n'avais jamais vraiment su comment me comporter avec eux. Je les aimais, bien sûr, mais je n'avais pas l'étoffe d'une mère, et ils avaient toujours été élevés par leur père, ou par la famille de ce dernier ; nos rapports restaient la plupart du temps occasionnels, distants, même si j'essayais de faire de mon mieux. Je n'avais du coup jamais connu la vie de famille en tant que tel, ce qui me rendait encore moins propice à donner les conseils les plus judicieux quant à cette vie. Parfois, je le regrettais ; le reste du temps, je me disais que c'était tout simplement qui j'étais. Et puis il y avait les immortels qui n'avaient jamais arrêté de fonder des familles, malgré la douleur de les perdre ; qui réussissait à les aimer inconditionnellement à chaque fois malgré la peur de les perdre bien trop vite.

« Au fond, peut-être que tant qu'il y a de l'amour à donner, c'est ce qui compte. » finis-je par répondre d'une voix basse, songeuse. « Voilà pourquoi il y aura toujours des immortels parmi nos congénères pour enfanter. Parce qu'ils savent ce qu'est cet amour, et quand ils encore la force de le donner. Car si eux le perdront sans doute bien avant leur nouvelle famille, souvent mortelle, ils pourront ce dire que cette famille là aura au moins connu l'amour, le temps qu'il aura duré. Des partenaires comblés, des enfants heureux : peut-être que c'est la seule raison. Même si je ne pense pas me retrouver avec des enfants un de ces jours ; peut-être même jamais plus, mais on ne sait jamais ce que l'avenir réserve... Peut-être que j'essaierai de me rapprocher de ceux qui me restent. Quant à l'amour... Cela fait bien longtemps, et je me demande si le reconnaîtrais encore s'il devait me tomber dessus. »

Une aussi longue vie était décidément bien compliquée, mais je ne pouvais la voir uniquement que comme une chose terrible. Même après deux mille ans, il y avait encore des levers de soleil à admirer, le son de la pluie sur les toits la nuit, et le crissement des pas dans la neige. Et puis les sourires, de l'inconnu dans la rue comme de ceux qui comptent. Pouvais-je encore espérer d'autres choses ? Qui sait ? Quelque part, m'être installée sur cette Arche était pour moi une nouvelle vie, avec son lot de possibilités... Et puis depuis mon arrivée, où que je regarde, je n'étais plus seule. Je souris à Anima, levant ma tasse :

« A toi, mon ami. Cela faisait longtemps, tu m'avais manqué. »
Delight
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