La Sirène [PV Rylee]

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Jeu 6 Déc 2018 - 23:00
Ça se passe ici:
 

La promenade de Water of Leith est déserte. Comment pourrait-il en être autrement, vu le temps? L'eau n'a pas encore gelé, mais c'est probablement pas loin. D'ici une dizaine de jours, peut-être. Le froid et la pluie ont découragés les habitués comme les touristes. Quoiqu'il n'y en a pas énormement de ce côté-ci de Dean Village. La plupart vont de l'autre côté, vers St Bernard's Well et le centre-ville. Et j'espère pour eux qu'ils sont tous restés au chaud. J'entends la pluie qui crépite sur mon parapluie. Ce n'était pas prudent de sortir dans mon état.

*** Son état. Parlons-en. Elle broie du noir. Cela faire quelques mois maintenant. Depuis que Juno lui a dit qu'elle ne viendrait pas à Edimbourg. Qu'elle devait travailler avec ce nouveau professeur, spécialiste dans son domaine. "L'année prochaine, je retenterais.". Elle lui avait demandé si elle comprenait. Madeline avait fait semblant de comprendre, alors que la peur, l'insécurité et la jalousie naissaient dans son coeur. Elle n'a jamais été la plus lumineuse des jeunes femmes, mais elle s'assombrit. Pas assez pour que je m'en préoccupe, toutefois. Pas encore. Les peines de coeur, ça arrive. Je ne peux pas toutes les faire disparaître. La douleur fait partie de l'humain, et c'est l'humanité que je protège. Pas le bonheur. ***

Quand je pense que sans ce parapluie, il y a des chances que je batte la queue sur le bitume, sans rien pouvoir y faire. Mom et Maman ne voulaient pas que je sorte, je l'ai vu à leur regard. Elles s'inquiètent pour moi. Elles savent que je ne maîtrise plus rien, ou presque, quand je suis dans cet état-là. En ce moment, je suis incapable de prendre des douches. J'avais fait des progrès, pourtant. Tant que je n'étais pas immergée un minimum, ça allait. Je gardais le pouvoir sur mon corps. Mais depuis quelques mois, je suis cantonnée à la baignoire. Décision prise après que je me sois transformée dans la douche et me soit ouvert l'arcade en tombant. Quitte à me transformer, autant que ça soit dans de bonnes conditions. J'étais bien contente de voir que Mom n'avait pas retirés les barres aménagées dans la salle de bain, pour que je puisse sortir seule, et traîner mon corps inutile hors de l'eau, pour me sécher intégralement. Il n'y avait que comme ça que cette foutue queue de poisson disparaissait. Sortir de l'eau, et me sécher.

Je m'assieds sur les pierres qui longent le fleuve, et je regarde l'eau. Si belle, et si cruelle avec moi.


*** Belle et cruelle, c'est ce que je suis. Nourricière et mortelle. Mais Madeline ne saisit pas sa chance. Si elle savait. A quel point elle aurait été révérée parmi mon peuple. A quel point les créatures comme elle ont fasciné, de tout temps. Si elle embrassait sa nature au lieu de la craindre... Elle découvrirait un monde d'ivresse et de liberté. Si elle plongeait dans les eaux de Portobello et me laissait lui faire découvrir ce que j'expérimente à chaque plongée. La caresse des vague, l'extase de la vitesse. L'étourdissement de sa première promenade aquatique. La découverte de ses capacités d'apnées, de mobilité. Elle hait être une sirène parce qu'elle envisage la terre ferme comme normalité. Si elle se donnait l'effort de tenter l'expérience, si elle n'était pas si désespéramment butée... Je crois qu'elle passerait moins de temps sur terre. ***

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, à regarder l'eau, recroquevillée sous mon parapluie. Je devrais prévenir. Que tout va bien, que j'ai toujours mes jambes et que je vais rester un peu. Maman va s'inquiéter, si je ne rentre pas pour le repas de ce midi. Mais j'ai encore un peu de temps. Je ne suis pas très loin de la maison. Plongeant ma main dans ma poche, j'en sors mon téléphone. Mais un mouvement maladroit me fait lâcher l'objet, que je tente de rattraper en vain. Il tombe dans l'eau peu profonde de la rive, et glisse sur un mètre, sous la force paresseuse du courant. Je retiens un juron, qui ne mènerait à rien. Foutue maladresse. Ce corps maladroit m'exaspère. Comment puis-je manier aussi bien les faits, les chiffres, mais être à ce point malhabile avec mon corps? C'est exaspérant, désolant.

Quelques secondes encore, je regarde mon téléphone, noyé, que le courant ne parvient pas à emporter. Il est fichu, très probablement. Mais je pourrais récupérer la carte mémoire. J'ai dedans des informations que je n'ai pas l'intention de perdre. J'ai pris l'habitude de m'enregistrer régulièrment lorsque je travaille. Les numéros de téléphones se récupèrent, mais mes réflexions sur l’algorithme? Je ne me souviendrais pas de tout. Et compter sur mon cerveau alors que j'ai des trous de mémoire, c'est bien risqué. Je me mords la lèvre. J'en pleurerais presque de frustration.

Comme si j'avais le choix.

J'enlève mes baskets, puis mes chaussettes, que je pose par terre. Mes pieds nus sur la pierre froide font naître un frisson désagréable sur ma peau. Un regard a droite, à gauche. L'endroit est désert, je crois. J'espère. Dépitée, je continue de me déshabiller. Mon jean, plié, posé sur les baskets. Il ne résistera pas à la transformation. Puis mon manteau, mon pull, mon tee-shirt, que j'aurais pu garder... Mais je suis pragmatique. Si je me transforme, je vais tomber. Et si je tombe, je serais mouillée. Hors, je serais bien contente d'avoir des vêtements secs pour réchauffer et me sécher par la même occasion. A vivre des transformations indésirables, on prends quelques réflexes.

Délaissant mes affaires, je quitte, en sous-vêtement et en serrant les dents l'abri de mon parapluie, que je pose par dessus la pile de vêtement, coincé par une pierre pour ne pas qu'il s'envole. Je m'entoure de mes bras, réflexe dérisoire contre le froid. La pluie, clairsemée maintenant, me fait frissonner. Alors, doucement, je descends, jusqu'au bord de l'eau. 2 mètres, Madeline. 2 mètres. Tu peux le faire. Tu en était capable, il n'y a pas si longtemps.
Tu es la maîtresse de ton corps.



*** Je sourirais, si j'avais une tangibilité pour le faire. Si elle savait. Je suis la maîtresse de son corps. Sans moi, rien de tout ça n'arriverait. Elle avance, doucement, hésite. Elle a peur. Moi, j'ai hâte. De ce contact avec une eau sauvage, vive, naturelle. Cela fait si longtemps.***

Je mets un pieds dans l'eau et retient un gémissement plaintif. J'ai l'impression d'avoir mis le pieds dans un étau gelé. Quelques pas, encore. Puis le retour. L'autre pied. Je sens la sirène, qui s'éveille, veut sortir. Altérer mon corps. Je l'en empêche. Un pas de plus. C'est comme un torrent qui s'oppose à ma volonté. Je dois mobiliser toutes mes forces. Mais je ne la laisserais pas sortir. Je continue d'avancer. Et pas à pas, j'arrive, de l'eau jusqu'aux mollets, à peine plus, frigorifiée, jusqu'au cadavre noyé de mon téléphone, que je prends en main. J'ai réussi. Le retour.


*** Enfant têtue. Cède, par les Dieux. Laisse-moi ce plaisir.
Comme j'aimerais prendre le contrôle maintenant, et plonger dans le fleuve. Ma peau ne connaîtrait plus le froid, seulement l'ivresse. Mais je me retiens. Je n'ai pas à intervenir. Et mes envies égoïstes n'ont pas à modifier sa vie. Pas tant que cela n'est pas nécessaire. Et j'ai encore suffisamment d'énergie pour ne pas lui imposer un bain forcé. A regret, je la vois qui se détourne et retourne vers la berge.

Mais soudain, un sourire bien involontaire.
La Sirène a gagné.
***

Le torrent me submerge. Je n'ai plus la force. J'abandonne. Mes jambes se couvrent d'écailles, se soudent, dans ces tiraillements désagréables que je ne peux que subir. Le boxer de coton cède à son tour, moindre de mes préoccupations. Et je perds l'équilibre. Tenant fermement mon téléphone, je gère ma chute. L'habitude. Le corps bascule en avant, et je me receptionne de mes poings.
Un éclat douloureux, et je vois le pourpre colorer le courant, s'échapper avec paresse. Une pierre saillante, sans doute.
Qu'importe. J'ai échoué. Je mérite cette blessure, non? Je n'ai pas réussi à résister.

A moitié immergée dans l'eau glacée, je tape du poings sur le sol de gravier, éclaboussant autour de moi. Alors, piteusement, je soulève ce qui autrefois furent des jambes. Une queue de poissons dans les tons bleus et vert de gris, qui retombe dans une grande gerbe d'eau.


*** Elle fait pourtant une belle sirène. La couleur de sa peau contraste avec les nuances de ses écailles, que l'eau et la lumière grise font scintiller, doucement. Je ne comprends pas qu'on puisse à ce point haïr ce corps, si fort, si élégant. C'est la première qui déteste autant ce pouvoir que j'ai fait naître en prenant possession d'elle. La seule. J'espère qu'elle finira par comprendre.***

J'ai vaguement envie d'exprimer ma rage et ma frustration. Perte de temps. Il faut que je me sorte de là. Maladroitement, je soulève mon buste hors de l'eau et tente de me tirer de là. Mais combattre la transformation m'a épuisée. Il faudra bien que je sorte, de toutes manières. Ce n'est pas comme si quelqu'un aurait l'idée de venir me chercher ici.
Siren
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